Zombies qui laissent à désirer

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Et, car, parce que, quoique, ainsi, toutefois, de plus, mais, en effet, comme, c’est-à-dire, cependant…

Supposons un texte délesté de tout ce petit bois, ces courts mots de liaison coupés puis balancés par-dessus bord. Non, pas seulement un écrit (celui sur Moloch qui ouvre le film, par exemple) : un film. Voilà un peu comment s’articule Zombies. Désarticulé, il s’avance tel un rébus, une concaténation d’images, de textes limpides ou énigmatiques. « Spectres », le texte de Nicolas Klotz, s’approche également de cette écriture lapidaire couchée sur le papier, qui tranche dans le vif, à la serpe, ou plutôt à la hache.

Le montage convoque, certes, des transitions, mais qui déconstruisent la notion classique de transition : longs fonds noirs, fondus enchaînés brouillant les repaires de l’image.. Ensemble de séquences désarticulées, comme le corps de ce quidam qui ouvre Paria, claudiquant, rampant, grimpant, évoluant maladroitement dans un couloir de métro. En réalité, le film dans la totalité de ses moments, de ses mouvements (parfois ralentis, car la mort n’est jamais loin), évoque une longue période transitionnelle dans de trop familiers décombres, une parenthèse enchantée qui ne se refermerait pas de sitôt.

De Paria à Zombies, la danse. Une femme fait virevolter une hache, étrangement, comme habitée par quelque esprit primitif, suivant un rituel corporel connu d’elle seule, mais à peine. Qui, ou quoi, entraîne qui, ou quoi ? Elle manie l’épais manche plus gracieusement qu’un bûcheron, mais semble-t-il avec un travail, une force véritable, accompagnant le geste. Entre saccades et fluidité. Une trajectoire, une gestuelle empruntées, dont la fin reste sans évidence. La chorégraphie tranche dans le vide d’une salle désaffectée. Entraînement ou exorcisme guerrier ?

If you are the big tree,
We are the small axe
Sharpened to cut you down,
Ready to cut you down

Film à revoir, ou pas, du moins assez obsédant pour se le rejouer intérieurement, un jour ou l’autre, à l’improviste. Film qui, une fois vu, sommeille en nous, tapi, prêt à jaillir, à se rappeler à nous de manière intempestive. Cet accouplement nocturne des âmes des morts avec les corps des vivants ne va pas sans une part d’érotisme diffus mais tenace. Décors reflétant l’intimité des corps sexués qui les hantent : replis secrets, passages, lieux de transit, corridors. Harcèlement. Corps réceptacles qui recueillent et déversent, enveloppes charnelles désirables desquelles se déplient les mots qui déplient les idées. Corps poreux exsudant textes et citations. Idées essentielles qui traversent les pores de la peau, le tissu des vêtements, pour devenir diffuses dans le fond de l’air : corps-objets, corps munis d’objets qui s’échangent, dont l’usage est dévié (hache, vêtement, cigarette, serviette en papier, verre d’alcool). Visages enfin qui s’enchevêtrent, angéliques, diaboliques, ou pris dans un flou artistique iconique entre l’imaginaire et la réalité, selon Godard.

Des clandestins sur la route ayant bien fait de partir, surgissant avec des armes toutes prêtes, qui dépouillent le spectateur de sa conviction. Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec eux.

Jean-Maurice Rocher

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