What’s up, cinéma ?

()

Bonjour cinéma.

Jean Epstein, je connais pas trop ses films. J’allais dire que j’en ai vu aucun, mais je me le rappelle maintenant, j’en ai vu un. C’était à la Cinémathèque, dans la salle « Jean Epstein », ce qui m’avait amusé. Malheureusement je n’en garde pas un souvenir impérissable ; ça s’appelait La chute de la maison Usher, je crois. Faut dire que je ne me souviens de pas grand-chose. Des gros plans, des ralentis, des surimpressions peut-être, tout un appareil de trucs et astuces suranné. C’est drôle, avant la Cinémathèque on disait que c’était un formidable lieu de mémoire ; même Aragon en parlait, dans une grande dissertation sur l’oubli, la mémoire. À la Cinémathèque, j’y suis allé pour la première fois, c’était y a pas très longtemps, quand jeune ado je me prenais pour un cinéphile. Je faisais comme François Truffaut (y a pas de quoi être fier, mais quoi, on a tous nos mauvaises périodes), j’y allais pour ne pas aller à l’école. Finalement l’école a gagné : j’y suis toujours (pas de quoi être fier non plus, mais quoi, nobody’s perfect). La Cinémathèque, il paraît que c’était génial pour la mémoire, mais moi, je suis bien obligé de le constater, à part deux ou trois films, je me souviens de pas grand chose. Pourtant des films, j’en ai vu là-bas, j’avais même une petite boîte où je gardais tous mes tickets de caisse, une belle boîte à souvenirs. Ah là là. À un moment donné, je sais plus pourquoi, j’en ai eu marre, vraiment. Ça pouvait plus durer. Bon, je suis pas là pour critiquer les gens en place, le pouvoir et tout. Vous n’avez qu’à y aller, juste pour voir, vous verrez.

Jean Epstein donc, je peux pas dire que je connaisse, pas ses films en tout cas. Du reste, les films en général, je les oublie de plus en plus. Y’en a bien eu quelques-uns de beaux, en 2010, mais c’est toujours la même chose : projetés dans les mêmes endroits, toujours les mêmes, avec les mêmes personnes qui y vont : on croise des visages qui prennent des airs inquiets, on dit quelques banalités sur l’ « état du cinéma », ça va mal ! et puis on rentre chez soi. J’ai tendance à me sentir légèrement déprimé, par moments.

Un jour, c’était je sais plus quand, il y a de ça un an ou deux, je demandais à un ami s’il connaissait Jacques Rancière. Il m’a regardé avec un air bizarre. Oui oui, j’ai enchaîné, Rancière, Jacques, c’est sur le forum des Spectres, Spectres du cinéma, ils en parlent souvent, alors je me demandais. Toujours avec son air bizarre, comme surpris de me surprendre traîner du côté des Spectres, plus encore de m’intéresser à Jacques Rancière, il a fini par me répondre que oui, il voyait qui c’était, qu’il avait d’ailleurs un de ses livres dans sa bibliothèque, un livre sur le cinéma qu’il n’avait pas eu le temps de lire et qu’il me prêtait si je le voulais mais faudra pas oublier de me le rendre hein. On buvait un café dans un café à pas plus de cinquante mètres de chez lui. Avant de se quitter, il a donc accepté de monter en vitesse pour me descendre le livre. Le livre, j’ai donc fini par l’avoir dans les mains, son titre c’était La Fable cinématographique. Je dois dire que j’accepte rarement qu’on me prête un livre, je préfère qu’on me l’offre, qu’il soit à moi, comme ça je peux écrire des banalités dessus et puis le ranger dans ma bibliothèque qui commence à ressembler à une bibliothèque je vous dis pas. Jacques Rancière, j’ai donc commencé à lire son livre. La fable cinématographique débute d’une drôle de façon : tout un paragraphe qui est une très longue citation. Il s’emmerde pas, Rancière : à l’école on m’a toujours appris qu’il ne fallait jamais citer trop ou trop longuement, comme si ce qu’on avait à écrire devait être complètement personnel, nouveau. Bon. La citation m’a retenu : c’est de Jean Epstein, un cinéaste, je le savais, mais qui apparemment a écrit aussi des livres, et celui-là, cité par Rancière, s’appelle Bonjour cinéma. C’est en 1921 que ce bouquin a paru. Pas mal, comme titre, hein ? J’ai fini par lire le livre de Rancière. Et puis un jour j’ai repensé à Bonjour cinéma. J’ai tapé sur Scroogle : « Bonjour cinéma », pour voir si c’était un livre que j’aurais eu les moyens de me payer. Et là, sur quoi je tombe : des sommes pas possibles, dans les 100, 200 euros. Des éditions originales, sûrement. Alors j’ai laissé tomber, j’ai pensé à autre chose. Mais quand même, ce que disait Jean Epstein cité par Rancière, ç’avait l’air intéressant, et puis assez joli, c’était dommage de pas pouvoir en savoir plus.

Bon et un peu plus tard, il y a quelques mois, je me suis retrouvé dans une bibliothèque. Il y avait tout un rayon sur le cinéma, les livres habituels à vous dégoûter d’aller dans des librairies de cinéma. Mais là, je ne sais pas pourquoi ni comment, j’ai pensé à Jean Epstein. E… p… s… t… il y était. Écrits sur le cinéma, tome 1, Seghers, 1974. Vous pouvez pas savoir comment j’étais content.

Bonjour_cinema_2

Jean Epstein, en 1921, il avait pas beaucoup plus de vingt ans. Il avait fait des études de médecine à Lyon, où vivaient Auguste et Louis Lumière. Il les a rencontrés et plus tard, il dira qu’Auguste, le cinéma, il s’en fichait pas mal, n’y croyait pas. Que le cinéma c’était Louis. En tout cas c’est son point de vue. Au passage, je me suis toujours demandé pourquoi tant de poètes, dans les années 20, avaient fait des études de médecine ; Breton, Brecht, des gens comme ça, ça doit avoir un rapport avec la Guerre. Jean Epstein, lui, sa passion d’adolescent, c’était Blaise Cendrars. Il lui a écrit des lettres. Cendrars lui a répondu et ils se sont rencontrés, pour parler de cinéma, de tout et de rien. C’est comme ça qu’Epstein a été invité sur le tournage de La Roue, le film d’Abel Gance, dont quelques scènes se tournaient à la montagne, pas loin de Lyon, à Saint-Gervais. Mais quand Epstein est arrivé à la gare de Saint-Gervais, le gros de l’équipe était déjà parti ; ne restait à l’hôtel que l’ami Cendrars, et un des opérateurs de l’équipe, resté pour filmer un dernier plan : un chien aboyant dans la neige (toute une affaire). De fil en aiguille, Epstein s’est fait des connaissances. Il a fini par monter à Paris où il a rencontré un éditeur, et puis Delluc, Léger, des gens importants avec qui il a lié des amitiés. Et en 1921, il publie Bonjour cinéma, aux Éditions de la Sirène. Je me disais que le cinéma, maintenant que ça fait quelques années qu’on lui a dit Bonsoir, peut-être qu’en ce moment il doit dormir et sûrement faire de beaux rêves, on pourrait le réveiller et lui dire Bonjour une deuxième fois… Enfin, n’allez pas croire que je suis du genre nostalgique.

Bonjour_cinema_3

Je pense qu’il ne sert à rien de dire quoi que ce soit de ce texte. Je disais que j’oubliais de plus en plus les films. Mais ce texte, qui est aussi un film, je suis pas près de l’oublier. C’est pour ça qu’il faut que je me borne à quelques généralités : l’idée principale d’Epstein, c’est que maintenant, le sentiment est aussi important que la raison. Et qu’est-ce que le cinéma sinon le mariage des deux : un homme et une machine. Que le cinéma, jusqu’à maintenant, n’a été que scientifique, et qu’il doit devenir un art : aussi bien une technique qu’une émotion, etc. (Au passage, la première chose qu’il réalisa, ce fut un film de commande sur la vie de Pasteur, ce qui ne l’emballait pas, son rêve étant de filmer une fête foraine.) Et enfin, c’est l’idée principale, que plus les histoires racontées sont idiotes, convenues, plus les films sont beaux : une « image » isolée peut contenir en elle tout un monde d’histoires, d’intrigues. Comme si le punctum était plus fort que le studium, aurait peut-être rajouté Roland Barthes. Ou encore, c’est le fantasme de l’énergie dissoute dans la matière, comme dit Rancière. Un chimiste laisse tomber quelques gouttes d’un liquide mystérieux dans un récipient qui semble ne contenir que de l’eau de roche : et par magie (ou réaction chimique, au choix), des couleurs, des formes bizarres, apparaissent de cette eau pourtant claire au début. C’est comme la cristallisation amoureuse à la Stendhal : vous prenez un rameau mort, pas joli, vous le plongez dans les mines de sel de Salzbourg, et quelques mois plus tard vous le ressortez, et il est tout couvert de cristallisations brillantes.
Donc, les histoires, la vieillerie théâtrale, le suspense de l’intrigue qui nous embarque vers une fin, ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants, tout ça ne vaut que pouic, aux yeux d’Epstein. Lui il veut voir un visage, par exemple, un visage au repos, dont les traits sont comme l’eau claire, calmes. Et là, le cinéma, ô magie, devient comme les gouttes mystérieuses du chimiste, faisant se dérouler de ces traits calmes tout un paysage d’amour et de passion (ou de tout autre chose que chacun souhaite).

Bonjour_cinema_4

Tout ça me fait penser à une histoire qui n’a rien à voir, mais un peu quand même, et qui me servira de conclusion : c’est l’histoire du traducteur français de Finnegans Wake. Une jolie histoire : le type est ingénieur informaticien ; et toute sa vie, en rentrant du boulot, il travaille à la traduction de Finnegans qu’il a découvert adolescent. Dans sa préface, il dit avoir lu le livre pour la première fois comme un roman policier. Faut le faire, quand même. Je me demande souvent si c’est bien possible. Je le soupçonne même d’avoir un peu embelli la vérité, sur ce coup-là. Il n’empêche, lire Finnegans Wake, ou même Bonjour cinéma, comme un roman policier, c’est un beau programme, utopique et spectral, si je puis me permettre. À une époque où on sait le sort qu’on fait aux utopies et aux spectres.

(Vous n’êtes pas obligé de lire mon texte ; en revanche, je peux vous conseiller de cliquer ici pour accéder au texte et aux images qui l’accompagnent de Bonjour cinéma.)

Leurtillois

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>