Un pétard mouillé sur le gâteau d’anniversaire

Monsieur Philippe Person, écrivain, nous propose dans le Monde Diplomatique (n°659, février 2009) un article intitulé « A-t-on le droit de critiquer la Nouvelle Vague ? ». Sans doute se pose-t-il la question en préambule, de peur que s’il la critique, il entre encore dans son jeu et dans celui des polémiques animant le monde cinématographique qui, comme il va nous l’expliquer, sont depuis 50 ans le fruit pourri de celui-ci. Mais M. Person n’hésite pas longtemps, il prend son marteau et frappe un grand coup sur l’encombrant spectre de la Nouvelle Vague qui hante encore aujourd’hui le cinéma français. Nous ne pouvons qu’être d’accord, dans une certaine mesure, avec certains propos de Philippe Person.

Il est vrai qu’un certain nombre d’écoles de cinéma – dont la Fémis – se veulent héritières de la Nouvelle Vague, et que plusieurs professeurs qui y enseignent ne jurent que par ses cinéastes, risquant d’étouffer la créativité en devenir des jeunes étudiants. Par ailleurs, il ne semble pas très sain que l’actuel rédacteur en chef du magazine critique (?) les Cahiers du cinéma, Emmanuel Burdeau, soit nommé membre d’une commission au CNC pour soutenir les jeunes cinéastes inventifs. Mais la question à se poser devrait être : faut-il vraiment attendre que les nouveaux talents révolutionnaires sortent d’une école de cinéma, quelle qu’elle soit ? Comme l’a bien noté Person, malheureusement dans un sens péjoratif, la Nouvelle Vague est née de jeunes autodidactes « professionnellement inexpérimentés » passant leurs journées à fréquenter la Cinémathèque et à écrire des critiques de films avec leurs camarades dans les Cahiers, aidés de loin pour cela, non par des professeurs, mais des passeurs tels que Bazin ou Langlois. Aujourd’hui que l’université est massivement aux Cahiers, que l’amateurisme n’y est plus vraiment de mise sinon, hypocritement, en marge de la revue ou pour pistonner quelques collègues, il s’agirait de fonder différents lieux alternatifs d’où penser les nouveaux cinémas, ou se tourner vers ceux existant déjà.

Nous serons aussi d’accord pour affirmer que la plupart des critiques des Cahiers devenus cinéastes ces dernières années fructifient effectivement médiocrement leur héritage Nouvelle Vague – nous vous recommandons à ce propos l’article « Christophe Honoré : la fade personne » dans le n°2 à venir des Spectres du Cinéma -, mais ils sont loin de tout miser et tout perdre sur leur premier film (cf. Honoré qui tourne un film par an depuis 2006).

Il est enfin vrai que l’influence de la Nouvelle Vague se fait encore sentir dans la presse (de l’aveu d’un cinéaste comme Desplechin qui faisait le même constat que Person en 2001 dans le n°556 des Cahiers) même si moins contestable est cette influence finalement assez superficielle (nous allons y revenir) que l’impression justifiée – certains journalistes pouvant aller jusqu’à publier des papiers dans trois magazines différents, sans compter internet – de petit consortium critique, et du copinage qui va avec.

« Les Cahiers ont gardé un style à part. Seulement, ça ne les a pas empêchés de baisser. A cause de quoi ? De qui ? Je crois que c’est dû avant tout au fait qu’ils n’ont plus de position à défendre. Avant, il y avait toujours de quoi dire. Maintenant que tout le monde est d’accord, il n’y a plus autant de choses à dire. Ce qui a fait les Cahiers, c’est leur position de lutte, de combat. » Jean-Luc Godard, entretien, Cahiers du cinéma n°138, décembre 1962.

Le long chapitre larmoyant sur les polémiques stériles héritées de la Nouvelle Vague qu’alimente la presse paraît, de notre point de vue, quelque peu infondé. Le consensus critique n’a jamais été plus épais qu’à l’heure actuelle, en particulier autour des films que l’auteur de l’article cite, assez éloignés, il est vrai, des idéaux de la Nouvelle Vague. Contentons-nous d’évoquer les Cahiers du cinéma qui devraient être logiquement, historiquement, en première ligne du combat de M. Person (il les cite d’ailleurs au milieu des autres revues « acquises à la Nouvelle Vague »).

1. Ils n’ont, à ma connaissance, pas proposé de critique du film de Dany Boon.
2. Le film La Môme a été défendu par la revue malgré quelques réserves dans un texte d’Emmanuel Burdeau. La « qualité française » n’y a pas été évoquée. (« L’air popu », Cahiers du cinéma n°621, mars 2007 : http://www.cahiersducinema.com/article1028.html).
3. Idem pour le film de Laurent Cantet, Entre les murs, qui fit même la couverture en septembre. Personne n’évoqua la catégorie de « fiction de gauche » dans les pages de la revue.

Mais, pour en revenir à l’époque où les cinéastes de la Nouvelle Vague étaient encore critiques de presse, devoir rappeler en 2009 à quelques populistes déguisés en fins analystes que la Nouvelle Vague n’était pas constituée de critiques élitistes qui exécraient le cinéma populaire est pénible. Les goûts cinématographiques des « jeunes turcs » étaient très largement populaires, en particulier celui prononcé pour la série B états-unienne, mais aussi pour un certain nombre de cinéastes français (pas tous, bien sûr) tels que Bresson, Renoir ou Guitry qui n’étaient pas, à l’époque, les plus difficiles d’accès. Le « débat manichéen entre l’art et le commerce » n’a pas plus eu lieu à cette époque qu’aujourd’hui dans les pages des Cahiers ou d’ailleurs, ou alors pas sous la forme simplifiée que l’auteur veut nous faire gober : cinéma populaire contre cinéma élitiste. Il y avait des ennemis, ceux-ci n’étaient absolument pas les cinéastes populaires (quid de Hitchcock, par exemple, pour prendre le plus célèbre ?), mais les cinéastes que les « jeunes turcs » jugeaient, certes subjectivement mais avec quelques principes, sans talent. Voilà encore une caractéristique d’une révolution, elle ne se réalise pas sans ennemis.

« Le rêve de la Nouvelle Vague, qu’elle ne réalisera jamais, c’est de tourner Spartacus, à Hollywood, avec 10 millions de dollars. » Jean-Luc Godard, entretien, Cahiers du cinéma n°138, décembre 1962.

Le principal reproche que Person fait à la Nouvelle Vague, c’est de ne pas avoir été assez structurée. « Aucun manifeste fondateur », « des films qui n’ont en commun, outre leur faible budget, que d’être l’œuvre de jeunes gens », on ne connaît pas forcément « le sens de l’estampille » Nouvelle Vague, « mouvement attrape-tout » qui ne produit « aucun texte exprimant une quelconque ligne directrice », voici ce que l’on peut lire dans son article. On reconnaîtra ici le discours typique de celui qui n’a qu’un seul souhait, mettre chaque chose dans une boîte bien étiquetée et qui peste en se trouvant en présence d’une chose qu’il n’arrive à caser nulle part. Reprocher ceci à la Nouvelle Vague, c’est précisément ne pas saisir, ou plus gravement, feindre de ne pas saisir, que les idées propres à une révolution esthétique, quand bien même elles ont des atomes en commun, ne se planifient pas forcément comme les projets commerciaux d’une corporation de studio.

Il est, par ailleurs, fort dommage que Godard soit rangé avec ses petits camarades comme dans n’importe quel article de vulgarisation tant le cinéaste, toujours jeune, n’a jamais cessé de chercher, contrairement à la plupart de ses camarades (dont certains comme Rohmer ou Truffaut renieront carrément leurs jugements sur l’époque des Cahiers Jaunes, et ce au cœur même de la réalisation de leurs propres films). N’est-ce pas lui, avec quelques autres, qui initie une seconde vague révolutionnaire dans les années 70 ? Le paradoxe réside dans le fait que c’est aussi le cinéaste issu de la Nouvelle Vague qui aura toujours été le plus vivement critiqué et attaqué, contrairement à ce que veut nous faire croire M. Person lorsqu’il affirme que les leçons de cinéma de Godard ne sont « jamais prises en défaut ». Précisément, jamais plus qu’aujourd’hui, elles ne l’auront été dans son « propre camp ». De Télérama, qui s’autorise un article peu élogieux à propos du cinéaste lors de la sortie de son dernier film (il faudrait aller chercher la référence, mais étant donné que je ne suis pas un « spécialiste » payé à la pige, on me pardonnera, je l’espère, cette flemmardise), aux Cahiers qui se font l’écho lointain de la terne polémique initiée dernièrement par Jacques Rancière et quelques cinéastes, concernant certains propos tenus par Godard (on pourra consulter notre discussion autour du dernier livre de Rancière).

Bien sûr, M. Person est malin, il ne critique pas directement l’œuvre des cinéastes de la Nouvelle Vague, il se rabat pour cela sur une catégorie de suiveurs, si on le lit bien, une ribambelle de pauvres bougres, « une centaine de jeunes concurrents », « des dizaines d’inconnus » qui au lieu d’initier de nouvelles vagues, « vont se jeter tête baissée dans le piège de la Nouvelle Vague », « les premiers d’une très longue liste ». Ceux qui ont cru la révolution possible, mais qui en sont finalement les victimes sans génie, pris dans les filets de la Nouvelle Vague tels les thons affolés dans les filets des pêcheurs de Stromboli. Ils vont « à peu près tous se rompre le cou et désarçonner le public populaire, le rendant à jamais rétif au cinéma d’auteur, synonyme à ses yeux d’amateurisme et d’ennui. » Etrange comme cette dernière sentence populiste rappelle des choses lues récemment sous la plume d’un Ciment ou d’un Thoret, contre le cinéma de Godard, ou de Huillet et Straub. D’artisans devenus artistes, les pauvres nouveaux cinéastes sont, pour Person, malgré eux « à la merci de l’échec public », « c’est souvent la solitude ou la marginalité qui les attendent. » Là où M. Person est moins malin, c’est qu’il ne reproche pas à ces jeunes cinéastes (dont aucun n’est cité) de ne pas avoir su, ou pu, régénérer la première vague, mais aux premiers, d’une part de ne pas avoir assez fédéré leur mouvement, d’autre part d’avoir d’une manière malveillante détruit ce qui existait avant eux. Ce second point critique, réactionnaire, apparaît nettement en fin de texte, lorsque Person dégaine sa solution miracle pour en finir avec le spectre de la Nouvelle Vague : un appel au bon vieux retour au scénario béton, passant par une « aide accrue aux scénarios pour pallier la baisse de qualité des films », sous l’égide du fameux Club des 13 initié par Pascale Ferran.

D’un seul coup, les anciens martyrs de la Nouvelle Vague débarquent sous la plume de Person : Deville, Sautet, Rappeneau, Tavernier ou Corneau (il ne manque que Leconte, Lelouch). Rappelons, entre parenthèses, que Bertrand Tavernier, contrairement à ce que laisse suggérer l’article, a exercé la noble tâche de critique de cinéma, et aux Cahiers du cinéma même. Dans le n°132, par exemple, celui-ci y signe trois critiques de films. Il faut donc croire que la «  »carte » Nouvelle Vague » ne s’obtenait pas seulement de la sorte à l’époque. En outre, Téchiné peut continuer de bénéficier de bonnes critiques dans les Cahiers, dès les années 90, l’un, sinon le, dernier des critiques qui aient vraiment compté à la revue, Serge Daney, affirmait sa grande tristesse de voir que même celui-ci se mettait à faire du cinéma dit de « Qualité française ».

Quant aux jeunes cinéastes de scénario actuels, aucun n’est cité. Sans doute, encore une fois, tant le choix est grand : Ozon, Klapisch, Jeunet, Kahn, Dahan, Moll, Audiard, les frères Larrieu, etc. Des cinéastes il est vrai parfois éreintés par quelques critiques, qui malgré cela font généralement (tant mieux pour eux) des entrées, beaucoup d’entrées. Selon la conclusion de son article, M. Person cache mal que ce qu’il prône est moins l’unanimité critique consensuelle pour ces cinéastes, qu’une disparition pure et simple de celle-ci qui, selon l’aigre adage, est invitée à « s’y coller à son tour » plutôt qu’à s’exprimer à propos des films des cinéastes, redessinant sans finesse les contours d’un partage critique/artiste réactionnaire que, là encore, les cinéastes de la Nouvelle Vague avaient pour la plupart spontanément réussi à gommer.

Notre conclusion sera que nul ne doit se voir interdit de critiquer la Nouvelle Vague ainsi que ses « héritiers », d’autant plus en cette période œcuménique de cinquantenaire du triomphe des 400 Coups, mais que chacun s’expose en ceci à voir étudiée la manière qu’il emploie pour le faire, et (donc) les fins qu’il défend.

Jean-Maurice Rocher

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