The Thing

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The Thing made in 2011, prequel du film de John Carpenter, ne se passionne pas pour la petite communauté isolée dans le froid de l’Antarctique, à l’intérieur de préfabs humides. La paranoïa, la Guerre froide, le reaganisme, semblent loin ; pourquoi se pencher à nouveau sur les fondations (à la manière du western), les mensonges et les peurs de l’Amérique ? Il faut dire qu’il s’agit d’un groupe de Norvégiens (ou est-ce des Suédois ?) et que la vision de la lointaine Europe qui s’en dégage ne brille guère par sa curiosité ou sa subtilité : la petite communauté masculine y est décrite comme brouillonne et peu efficace, en proie à un autoritarisme borné.

De la nouvelle de John Campbell, Who Goes There ?, un seul mot aura été le déclencheur de cette entreprise : « queer » ; un terme évoquant quelque chose d’étrange, de bizarre, sortant de l’ordinaire, et qui revient de manière lancinante dans l’écriture. Une autre traduction de ce terme, argotique, en premier lieu insultante, puis revendiquée, est celle qui stigmatise les homosexuels. Dans la nouvelle, Kinner, le cuisinier, se plaignait déjà de la promiscuité à laquelle ils étaient tous réduits, dans cet environnement exigu, dont les cloisons étaient réutilisées pour d’autres offices (« There were no locks in Antarctica ; there wasn’t enough privacy to make them needed. »). C’est cette dernière thématique qui transparaît dans le film et s’incarne de manière stupéfiante lorsque la chose s’accouple à un type blessé dans l’encadrement d’une porte, à la jonction du couloir et de la salle de loisir. À ce moment-là, je me suis un peu réveillé, je dois dire. Les cris où se mêlent extase et souffrance et la fusion des corps à l’œuvre assuraient un pic, un climax, assez drolatique à un film autrement décousu, mal écrit.

La présence d’une héroïne, je ne me rappelle plus son nom, appelons-la Sarah Palin, une paléontologue américaine, n’est donc pas anodine : dans sa première scène, on la voit disséquer le cadavre d’un ours sorti des glaces je crois, peut-être afin d’indiquer, de manière métaphorique, une acuité particulière vis-à-vis de la question de la virilité.
L’enquête qu’elle est amenée à conduire, de la même manière que McReady dans l’opus de 1982, afin d’éviter la contamination de la planète dans son ensemble, sur la nature ambivalente des membres de la base – homme ou chose – devient symboliquement, moralement, problématique. Si la peur de la chose est ramenée, par simple bijection, à une inquiétude plus convenue, la crainte de l’homosexualité, d’un affranchissement de l’identité sexuelle aux codes judéo-chrétiens traditionnels, alors on est face à un film totalement réactionnaire, un antonyme crapoteux au chef-d’œuvre critique, empli de scepticisme, de John Carpenter.

On est en droit de s’interroger sur l’horizon politique vers lequel tendent les récents blockbusters américains, quand ils sont des produits balisés, sans idéaux, de la stratégie des studios (au contraire d’un Captain America par exemple). Est ce que cela révèle quelque chose de l’Amérique actuelle, post-Bush ? Le film, à cet instant du désordre du monde, pose la question de l’humain, à travers sa dimension sexuelle, de ce qui est acceptable, et ne l’est pas, et c’est une scientifique qui brûle d’y répondre, une paléontologue, une professionnelle qui répertorie les mécanismes de l’évolution, les étudie. Ainsi la malignité du propos est double : ce n’est pas tant, pas seulement, provoquer une crainte irrationnelle chez le spectateur, fondée sur des préjugés éculés, c’est en sus l’étayer par une dimension analytique, supposément scientifique, un paravent fixé à un cadre purement idéologique. On n’est pas très loin de ces faussaires qui, à la loupe, sur la carte du génome humain, recherchent activement les représentations, qu’ils se sont forgées, de questions complexes, qui sont avant tout du domaine social, économique, politique.

Erwan

envoyé par Erwan depuis le forum : Deux ou trois choses : The Thing (1951, 1982, 2011)

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