The Social Network / La Vie au ranch

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The Social Network (D. Fincher)

Ping-Pong Chat

Après l’interminable enquête policière de Zodiac sur plusieurs décennies puis Benjamin Button, lourde fresque pompière et révisionniste étalée sur un siècle (voir notre article ici), voici revenir le petit malin Fincher avec un film où tout va plus vite, tout est condensé. Son goût pour les glorieux destins le mène au cas Zuckerberg qui a installé Facebook en quelques années et quelques lignes de code informatique tapotées à tout allure sous l’emprise de l’alcool et de l’excitation : tension, nervosité, rapidité. En calquant sa mise en scène sur l’accélération des échanges et des publications sur Internet, le style du cinéaste gagne en efficacité et se dépouille (presque) des tics qui rendaient ses films si irritants. A l’exception d’une ou deux séquences en accéléré ou au ralenti dans lesquelles Fincher cède à la tentation de la « belle image » (voire la scène clippée de la course d’aviron), ce travail sur la vitesse qui caractérise The Social Network passe davantage par la manière de mettre en scène les dialogues secs et percutants d’A. Sorkin. Dès la première séquence (dialogue de rupture entre Zuckerberg et sa copine), le spectateur français, déjà pénalisé par les sous-titres, peine à suivre le rythme infernal des échanges. Ce véritable ping-pong verbal s’achève par un imparable « smash » que le jeune homme ne pourra pas renvoyer : « Les filles ne te fuiront pas parce que t’es un nerd, mais parce que t’es un connard » (c’est l’idée). A l’évidence, le scénario de Sorkin est une partition musicale au rythme intenable. Alors, que fait le musicien quand il a trop de notes à jouer ? Il les joue plus vite. Solution tout ce qu’il y a de plus pragmatique de la part du cinéaste pour tenir en 2H (voir ses entretiens), mais qui colle au plus près de son sujet.


Cette conception « ping-pong » des dialogues, évidemment empruntée à la « screwball comedy » (avec comme modèle ultime La Dame du Vendredi, de Hawks) se retrouve jusque dans la structure du film constituée d’allers-retours incessants entre les deux procès intentés à Zuckerberg et les flash-backs qui racontent la genèse du monstre Facebook. D’un bout à l’autre, les discours remplacent l’action ou la provoque, si bien que The Social Network aurait aussi bien pu être une pièce de théâtre. Fincher tire des partis pris de son scénariste un art de l’ellipse, puisqu’à chaque fois, l’instant décisif qui fait avancer l’action réside dans de subtils louvoiements entres mots et chiffres, cryptages et décryptages. A la fin, le personnage d’Edouardo Saverin, dont les parts dans la société ont été habilement diluées par ses associés a une discussion tendue avec Sean Parker qui lui a peu ou prou piqué sa place. Il lève le poing et finalement se retient. Les jeux sont faits. Une fois que les bons mots sont choisis et envoyés, la partie est gagnée et on peut sauter la suite : ellipse, toujours. L’associé de Zuckerberg en prend conscience dès la rencontre avec Parker. Il sait qu’il ne peut pas rivaliser avec son sens de la tchatche. Sean Parker (Timberlake), n’est peut-être pas un génie du langage informatique mais il excelle dans cet art de la mise en forme rhétorique : il a l’intuition d’enlever le « The » de Facebook (efficacité, toujours) et c’est lui qui fait preuve de bagout pour charmer Zuckerberg, puis pour convaincre un nouvel investisseur.
C’est là où le film peut agacer. Le génie de Zuckerberg et de Parker, c’est d’avoir toujours un coup d’avance dans la partie d’échecs géante qu’ils jouent. Dès lors, les dialogues tournent vite au pugilat, à la mesquinerie, à l’humiliation, dès lors que le coup décisif à été porté et mise en scène à grand coup d’ellipse.

The Game (over)


Derrière les rivalités, les piques et les revirements d’alliance, la logique profonde du film est celle du jeu : jeu vidéo, jeu de stratégie… Et qui dit jeu, dit compétition. Zuckerberg vit dans le fantasme d’une maîtrise totale. Il est guidé par une seule ambition : la meilleure performance, mais pas forcément au sens financier, pas en tant que chef d’entreprise, plutôt en tant que gamer. Du reste, la séance de recrutement qu’il organise dans le film a tout d’une LAN (jeu en réseau, dans une même pièce type Counter Strike). Zuckerberg est bien un geek, pour qui le web est un grand jeu vidéo sans aucune règle bien établie, un formidable territoire que s’appropriera le plus malin et non pas le plus fort comme à l’époque de la conquête de l’Ouest.

On pourrait dire aussi que Facebook, pour lui, ce serait comme un Tétris : il emboîte les utilisateurs les uns aux autres pour gagner le plus de points et remporter la partie par rapport aux autres réseaux étudiants. D’ailleurs, on voit bien dans le film que les jumeaux sont des cons, ou plutôt des has been. Ils pensent encore que c’est en travaillant leur corps qu’ils rencontreront la gloire, le succès etc. Si Zuckerberg est un cerveau sans corps, suivant la formule consacrée, alors les jumeaux seraient un double corps avec un demi-cerveau posé dessus. Ils pensent qu’ils vont tout gagner avec leur course d’aviron. Hélas pour eux, c’est encore une fois Zuckerberg qui a un coup d’avance : non seulement ils perdent la course, mais il l’a retransmis la course sur Facebook.

Ce culte de la performance, du score, du jeu, et de la gloire qu’on en tire, pourrait bien se révéler symptomatique de la financiarisation de l’économie à l’œuvre aujourd’hui. Ces types brillants ne veulent pas forcément d’être plus riche que Bill Gates, ils ont juste la compétition dans la peau et vivent dans le royaume de l’immatériel. On peut imaginer que c’est aussi ce qui a perdu Kerviel, pris dans ce processus compétitif fondé sur une logique d’abstraction mathématique et financière. Se dessine-là, à gros traits, une nouvelle aristocratie du capitalisme encore plus décomplexée mais qui fait passer la tendance bling-bling pour un modèle obsolète. On peut trouver douteuse la fascination tellement américaine de Fincher pour ce type de personnages tout-puissants, pour leur réussite, leur argent, mais on ne peut nier que son film expose parfaitement leur logique, leur système. La domination symbolique de l’économie et de la société se fait beaucoup plus discrète : plus besoin de montrer son argent. Le compte en banque vaut comme score, et un score se suffit à lui-même. Zuckerberg n’étale donc pas son fric dans d’obscènes orgies comme les Winklevoss ou même Parker (que Fincher filme complaisamment au ralenti du reste), il reste au bureau en tongs et se satisfait de savoir que son Facebook « pèse » 25 milliards de dollars. Le chiffre vaut avant tout pour lui-même. Il ne représente plus rien de tangible. Il est suffisant pour acter l’écrasement de ses adversaires. Son objectif, c’est donc avant tout de battre ses camarades, puis ses concurrents, jusqu’à épuisement de tous les joueurs.

On pourrait s’amuser à retrouver ce motif du jeu dans la plupart de ses films dont l’en-jeu principal est toujours de décrypter et d’anticiper la stratégie de l’adversaire pour le faire tomber et emporter la partie : The Game, Seven, Zodiac, Fight Club… Une seule régle : toujours avoir un coup d’avance. Sauf que le jeu n’a en fait jamais rien de ludique, il tourne au combat de coq, et à la lutte à mort, avec tout ce que ça peut comporter de fascination malsaine pour la domination masculine, la virilité etc.

Punchlines

Mais revenons aux dialogues. Il a été dit et redit à la sortie d’Inglorious Basterds que les dialogues chez Tarantino, saturés d’anecdotes et de sous-entendus, avaient vocation à retarder le plus possible l’action, le surgissement de la violence. On retarde l’échéance, puis on tire, et on compte les morts. Dans The Social Network, toute la violence et la dramaturgie sont compressées dans les dialogues, dans la discussion. « L’action » ou plutôt son évacuation, ne fait plus que la valider, confirmer le rapport de force entre les personnages. La parole acquiert une puissance performative un peu effrayante.
Puissance à double tranchant qui a failli perdre Zuckerberg. Il a beau être le maître du cryptage, en revanche pour ce qui est de défendre ses choix et son attitude, point de diplomatie, ni d’équations compliquées. Il livre sur son blog ou face à ses accusateurs le fond de sa pensée et perd quelques points, d’autant plus que sur Internet « on écrit à l’encre, pas au crayon à papier » comme le rappelle fort justement l’ex de Zuckerberg. Il a écrit les mots qui blessent sur son blog au moment de la rupture, et ses regrets ne pourront jamais effacer la violence de ce qu’il a écrit à l’encre numérique, exposé aux yeux de tout le campus. De même, il s’était attiré les foudres de la gent féminine en la traitant de « bétail » (seul le succès de Facebook sera en mesure de faire remonter sa côte auprès des femmes avides de pouvoir et de succès).

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