Les autres

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L’annonce nous est faite avec fracas. Mais d’un fracas grotesque, absurde, tellement improbable qu’elle en est comiquement violente. On nous l’annonce : The Other Guys, les autres types, ce sont les autres, pas les héros. Ces derniers, grandes gueules, cabots et héros outranciers, ceux qui offrent le spectacle à coup de grandes actions et d’effets pyrotechniques, sont à sacrifier. Ceux que l’élan naturel de la narration aurait mis au centre du film, ceux qui avaient l’étoffe assumée et assurée pour porter ce vrai-faux buddy movie, échouent, lamentablement, portés trop loin par ce même élan, justement, trop loin. Trop loin dans la fiction, trop loin dans l’action : l’hyperbole les condamne à une fin tragique et envoie ces héros invincibles au fond d’un tertre. C’est d’ailleurs ici que réside le ressort comique, la farce, cette longue plongée qui suit des corps lourds luttant contre une pesanteur fatale, celle de croire pouvoir défier, à l’aide des préceptes des films d’action, les simples lois naturelles.

Cette mort comiquement violente est le deuil du film. Et son traumatisme, qui commande la conversion, sinon la confusion des genres ; le passage du film d’action au registre de la comédie…

Evacués donc les véritables héros. Place aux autres, à ceux qui restent, ceux qui se tenaient à l’ombre des démiurges de la police new-yorkaise. Ceux qui se cachent derrière leurs ordinateurs, à faire entrer et sortir chiffres et statistiques policières, à se passionner pour les infractions au code de l’urbanisme ou à ronger leur frein quant à l’opportunité de se tenir, pour une seule fois, dans le champ de l’action et du travail sur le terrain. Ceux qui n’étaient et ne sont pas destinés à être ou devenir des héros. Ce sera à eux de faire leurs preuves, sans que personne ne leur ait demandé quoi que ce soit. Ce sera à eux de boucher le vide héroïque, cette lacune dans la narration qui en devient rapidement et habilement le cœur et la force motrice. New York a perdu sa première ligne : les renforts sont appelés pour prendre relais et charge. On comprend les efforts qui seront dispensés, les risques qui seront pris, les méprises qu’il résultera du fait de revêtir de trop grands habits. Cette idée de mettre au centre de l’action ceux qui n’y étaient pas destinés, ceux qui sont justement privés de cette exposition sera la confusion première, architecture primitive du rire, sur laquelle le film pariera tout au long de son déroulement. Et cela même lorsque le propos se veut sérieux, lorsque la morale de l’histoire se dessine en voix off, à la conclusion, pour donner valeur aux héros anonymes, aux « autres gars » que nous sommes tous dans notre quotidienneté. Là aussi, ce rehaussement indu paraît incongru tant il apparaît au milieu d’un enchaînement de méprises.

Et au rire d’habiter ces situations intenables, où le rôle est joué à défaut de pouvoir être assumé. Ces clowns aux manches trop longues sont autant de profils qui ne coïncident pas avec les prétentions qui les motivent.

C’est d’ailleurs une constante comique chez McKay que de jouer avec les apparences. Le sensible est trompeur et ce qui est donné à voir n’est pas vraiment ce qui est. D’où le rire qui est avant toute chose une méprise. Les quadragénaires costauds sont autant d’esprits puérils et attardés (Step Brothers, 2008) de même que les figures propres et exemplaires on air peuvent s’avérer de redoutables et violents guerriers de rue une fois le direct terminé (Anchorman, Legend of Ron Burgundy, 2004). Dichotomie entre l’être et l’apparaître : la phénoménalité des personnages des films de McKay est le prétexte comique et le moteur narratif, celui-là qui donne rythme et tonalité à la comédie. Ici, ce sont des autres qu’il s’agit, et non pas de ces héros attendus et espérés. Deux losers, du moins, semble-t-il. Eux-mêmes sont des univers de contrastes et d’ambiguïtés. Mark Wahlberg, mâchoires carrées et serrées, celui qui se précipite dans l’action pour trouver la lumière de sa vocation, n’est qu’un amoureux transi prêt à enchaîner pointes et entrechats pour séduire à nouveau sa dulcinée. Point d’orgue du contre-emploi : rétrogradé, il trouvera une nouvelle vocation en conciliant danse et régulation de la circulation routière. Will Ferrell au physique ingrat de fonctionnaire pusillanime dissimule un charme auquel aucune femme ne peut résister, ce qui lui vaut un passif de proxénète et une femme superbe (Eva Mendes). Ajoutons un chef de police bicéphale (Michael Keaton) qui se mélange les pinceaux avec son deuxième job, celui de vendeur dans un magasin de cuisines et de salles de bain. Tout se confond et ce qui devient risible, ce qui s’entend comme le motif comique, ce sont finalement les distinctions qui se dessinent, les contrastes qui s’opèrent innocemment, sans heurt, sans contradiction, essence de l’absurdité. On tranche par la normalité avec laquelle se déroule ce qui ne l’est pas. Et plus le divorce est flagrant entre apparence et être, plus la formule est efficiente, le rire provoqué.

A voir la comédie de plus près, et abstraction faite des fulgurances comiques qui la pigmentent, il reste une lourdeur du côté de la narration. Ou tout au moins ce qui peut être senti comme une lourdeur. L’enquête policière devient un second plan brouillé à mesure que les personnages, eux-mêmes errant à la recherche de la gloire et de la reconnaissance, s’empêtrent et se dispersent en confusion. Mais là aussi, les choses ne doivent être prises pour ce qu’elles ne sont pas. Cette intrigue policière, enquête improbable, n’est finalement que le support grotesque sur lequel les héros en puissance vont faire leurs dents, d’une manière aussi absurde et insensée.

Cette kabbale scénaristique tient surtout pour le discours critique qu’elle tient. Madoff, Golden-Sachs, Lehman Brothers, Enron sont les modèles évoqués pour rendre intelligible ce galimatias inextricable. L’action policière remonte frénétiquement les pistes de trafic d’influence, joue avec les procès-verbaux de délits d’initié et transforme la Réserve fédérale en prison de haute-sécurité. Les actionnaires sont des porte-flingues et les investisseurs financiers, cintrés dans leurs trois pièces, manient l’AK-47 perchés sur un hélicoptère de combat. Les crimes et délits, ceux-là mêmes qui font le sens et le rythme des films d’action, s’exposent sur rames de papier et s’inscrivent sur les écrans des traders que l’on menace de mort comme s’ils étaient un rouage primordial d’une machination criminelle d’envergure. Il y a aussi une confusion, un mélange des genres qui rajoute à la comédie une solide valeur de lecture. A l’heure où les crimes financiers sont dépourvus de suites judiciaires, où les erreurs des uns sont soldées par la mansuétude complice des autres, les spéculateurs, ces « autres gars » en bras de chemise, camouflés derrière des écrans d’ordinateurs, à manier chiffres et abstractions économiques deviennent par là même les véritables criminels, à l’instar de n’importe quel baron de la drogue couillu.

Bien sûr, il y a l’amitié, le noyau des buddy movies, surtout lorsque ces derniers sont singés dans leurs traits les plus grossiers. Là encore, une constante se dessine, l’influence d’Apatow pour qui l’affection est toujours une histoire de tensions et de retrouvailles, de ruptures circonstanciées et de renouveau. Dans Step Brothers ou Talladega Nights, l’amitié est en général une déception qui ne survit pas aux inadaptations des protagonistes. Le réel et l’incompréhension qu’il véhicule sont une souffrance qui met le couple à rude épreuve. Idem pour The Other Guys, le tandem est appelé à se désunir, la faute à leurs actes inappropriés. Mais ils se retrouveront, iront au-delà de la persécution d’une réalité trop normative, imposeront leurs convictions, leurs aspirations, finiront peut-être, à l’instar de la conclusion de Step Brothers, par gagner une certaine normalité et à, finalement, s’insérer dans le cadre fermé de leurs aspirations. Cette amitié regagnée constituera le retour d’une certaine normalité et chacun, dans ses attributions respectives, retrouvera le fil droit de son devoir, y compris le lieutenant de police, confus de sa collusion, citant l’air de rien des titres de TLC. Ici, la formule de cette nouvelle idée cinématographique de l’amitié dans les comédies US s’insère en écho au genre qu’elle parodie, le buddy movie. Ce qui lui fait moins assumer sa cohérence narrative, au contraire de Step Brothers où elle représentait un cheminement, une graduation. Mais c’est toujours à la cruauté des événements, à l’incapacité des personnages d’agir en synchronie avec la normalité du monde (Wahlberg hurle qu’il a beau agir correctement, il échoue à chaque fois…) que revient la responsabilité d’un divorce, d’une séparation douloureuse et sensée, même si dans ces histoires, tout finit généralement bien.

Le film finira par se renverser d’ailleurs, après de nombreuses déviations pour autant d’impasses. Les losers gagnent des galons, s’attaquent à des sommités bien trop grandes pour eux mais le font avec la classe et l’exacerbation de ceux-là mêmes auxquels ils ont succédé. La conclusion rejoint l’introduction : ceux qui se tenaient dans l’ombre adoptent le registre de ceux qu’ils aspiraient à devenir, à renfort d’explosions et de mexican-standoff. Le spectaculaire, cheville ouvrière des films d’action, n’est plus subi mais tend à être maîtrisé. Et si le final n’est pas une outrance d’explosions et de cascades, si les courses poursuites se font avec des Prius, les apparences sont trompeuses et nos other guys se révèlent être les right guys que le film de McKay attendait. Et à nous de voir les choses rester dans l’absurdité qu’elles laissaient transparaître, tel un paon qui prend son envol haut dans le ciel.

Lorin Louis

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