Tag Archives: politique

RAS

()

Scène du stabilo dans Quai d'Orsay, Bertrand Tavernier

On ne connaîtrait pas le sens du mot cinéma, s’il n’y avait pas de mauvais films.

Autant le dire tout de suite : Quai d’Orsay c’est pas les fragments d’Héraclite, pas même Tintin, c’est une suite de sketches très théâtre de boulevard, avec Thierry Lhermitte qui fait son show. Il est pas nul. Il est même amusant deux ou trois fois. Mais à la longue, ça lasse, les portes qui claquent, les feuilles qui s’envolent, l’énergie speed, les formules et les aphorismes bidons, toute cette agitation maniaque du grand homme, qui nous rappelle de Funès en plus de Villepin, plus que les personnages des comédies de Hawks.

Les bons livres font souvent se lever la tête, disait Barthes. On pense, imagine, intériorise ; on dérive et rêvasse ; les mauvais films, c’est pareil, mais pas pour les mêmes raisons, on regarde le plafond, à gauche, à droite, on ferme le yeux, en se demandant ce que l’on fout dans la salle et ce que le film fait sur l’écran. Lire la suite »

Retour à la Forteresse

()

La réaction de Paulo Branco au dernier film de Fernand Melgar a le mérite de dépasser le propos documentaire du film et de son réalisateur. Et de tomber justement sur ce qu’il y a de plus efficient. Briser le consensus, dans le monde ou dans la critique, c’est créer une visibilité. Créer une visibilité sur ce qui est, sinon occulté, tout au moins confiné à des interstices politiques de non-visibilité (les centres de rétention ; la détention transitoire…), et c’est finalement pointer la réalité que le film tire de sa matière même, dans sa factualité. L’erreur de Branco et l’insuffisance de Melgar résident non pas dans la valeur des jugements qu’ils s’opposent et à propos desquels ils s’affrontent autour du film, mais dans le fait qu’ils sont passés à côté de ce que libère, peut-être malgré lui, le documentaire.

Je n’ai pas vu Vol spécial mais je viens de voir La Forteresse (2008), le film que Melgar consacre à un centre d’hébergement pour demandeurs d’asile – les fameux « requérants ». Cependant, il faut avouer que l’écho de la polémique festivalière résonne jusque dans la manière dont Melgar filme, qu’elle contienne ou non l’intention de l’auteur (1). Le film excède celui qui croit le diriger, cela, Branco devrait effectivement en être persuadé. Lire la suite »

L’Exercice de l’État

()

Beaucoup de critiques s’amusent à rapprocher L’Exercice de l’Éat des autres films « politiques » du moment – « politiques » au sens de : centrés sur des figures de pouvoir, sur des figures d’hommes politiques. Il y en a eu plein dernièrement : Pater, La Conquête, Les Marches du pouvoir. Mais le film avec lequel L’Exercice de l’Éat a le plus à voir, c’est The Social Network. Après tout, les journaux aiment bien faire de Facebook un État d’un nouveau genre, et on se souvient d’articles qui présentaient Zuckerberg comme « un chef d’État en t-shirt ». Les deux films se ressemblent beaucoup. Comme pour le Fincher, il y est pas mal question de l’amitié (trahie, bien entendu), et comme Zuckerberg, le ministre se désole en faisant défiler le répertoire de son portable, un soir de solitude : « 4000 contacts, et pas un seul ami. » Avoir du pouvoir, ça n’aide pas à se faire des amis, ni même à les garder, comme on commence à le savoir. Là-dessus, le film de Schoeller est sans vraies surprises et se termine, comme The Social Network, sur un homme seul, en route vers le sommet, mais plantant là son plus vieil ami. It’s lonely at the top ; bon, on s’en doutait.

Si le film partage quelque chose avec le Fincher, ce n’est pas seulement parce qu’il lie, de manière assez attendue, le pouvoir à la tricherie, aux amitiés trahies, au calcul opportuniste, aux retournements de veste (le fameux « envers du décor », dont on se demande bien ce qu’il a encore d’ « envers » vu que c’est le décor qu’on voit toujours) ; s’il se rapproche de The Social Network, c’est surtout parce qu’il associe le pouvoir à la vitesse. Avoir du pouvoir, c’est parler vite, bouger vite, réagir vite. C’est encore un film de mecs qui s’étourdissent de leur propre parole, de leur propre vitesse. Ils parlent, ils parlent, ils parlent, ils ne font que parler. Parfois on a du mal à suivre, surtout quand le dialogue se fait très technique, ou bien utilise tout le jargon des cabinets ministériels. Mais c’est justement ce que cherchent ces types en parlant, larguer le maximum de monde, pour faire la course en tête. Du début à la fin, on a le sentiment que Saint-Jean (Olivier Gourmet) ne touche pas terre, qu’il survole tout, qu’il ne s’arrête jamais : « On va leur marcher sur la tête, » dit-il des autres à la fin, quand il sent que le hasard tourne en sa faveur. Avoir du pouvoir, c’est littéralement survoler les autres, s’élever au-dessus d’eux, les surplomber. Le ministre va, court, vole, à pied, en voiture, en hélico. Il ne se pose jamais et le film le suit dans son train d’enfer. Si la scène de l’accident est aussi impressionnante, c’est parce qu’elle ressemble à un crash d’avion, comme si, d’un seul coup, le personnage atterrissait violemment. Lire la suite »

Ce que l’on ne peut dire, il faut le filmer

()

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron (Nerval)
Je chante pour passer le temps (Aragon)

Lars von Trier n’aurait jamais dû dire qu’il était nazi.
Il y a tellement d’autres choses dégueulasses qu’on peut dire sans que ça pose problème. On peut dire que la famine est inévitable et naturelle. Que la guerre est juste tant qu’on est du bon côté du manche. Que les parlementaires sont dans leur droit en débattant de la conduite des opérations mais que seul le commandement militaire sur le terrain est légitime pour prendre les décisions qui s’imposent. Que de toutes façons les décisions s’imposent. Que les troussages de domestiques… hé hé ! Que les Noirs et les Arabes, c’est prouvé scientifiquement, s’adaptent mal à l’école. Que les Chinois sont étrangers à la démocratie et bouffent leurs morts mais on s’en fout tant qu’ils se tiennent tranquilles. On peut dire aussi qu’on a un souci avec les cités (ou les quartiers, ou les banlieues, c’est selon), qu’il faut y mater la racaille à coups de flics, qu’il faut leur envoyer l’armée pour sauvegarder le pacte républicain. Que l’école doit apprendre le plus tôt possible la discipline à nos chères têtes blondes… ou crépues. Que nous devons nous réjouir que les entrepreneurs se portent acquéreurs de la presse libre, ça sauve la liberté de la presse. Que nous devons nous réjouir que les entrepreneurs financent les universités, ça sauve l’indépendance universitaire. Que nous devons nous réjouir que les entrepreneurs prennent en main l’enseignement et la recherche et la continuité des services publics et l’organisation du « marché de l’emploi » (quelle blague !) et la gestion des prisons, parce que ça sauve l’enseignement et la recherche et les services publics et la vie des chômeurs et des taulards – et nous tous d’une foule de petits tracas quotidiens. Tant pis si cette main mise étatico-entrepreneuriale est justement la définition du fascisme. Faut pas tout mélanger. Et il ne faut surtout pas que Lars von Trier dise qu’il est nazi. Lire la suite »

Pater

()

« Je vous ai compris ! »

Pater célèbre d’abord la rencontre de deux hommes autour d’une table, deux corps et deux voix de cinéma qui nous sont devenues familières. Et de fait, du premier au dernier plan, nous resterons, d’une certaine manière, en famille. Dans ce nouveau film-essai, tourné avec quelques caméras DV, Cavalier poursuit son travail de cinéaste solitaire en accueillant dans son cocon intime un nouveau venu et quelques hommes de main. Son timbre suave et délicat vient se frotter à la rudesse à fleur de voix de Vincent Lindon. De manière purement arbitraire, le premier fait du second une sorte de fils d’élection. Élection au sens propre, puisque Cavalier a décidé de jouer au Président de la République ; à Lindon de faire le Premier ministre qui se présentera contre lui (il y a du Mitterrand-Chirac dans cette rencontre). Lire la suite »

Maître de l’image

()

Autobiographie de Nicolae Ceausescu (A.Ujica)

Cette vie ne pouvait que débuter par sa fin. Ujica le sait et l’expose, brutalement, dès les premiers instants du film. Ce qui est montré en introduction – et que l’on retrouve en conclusion – ces images indigentes d’un procès dont on sait qu’il se finira par une exécution, est le terme. Cette vie ne pouvait que débuter par une mort, fût-elle en puissance.

Le documentaire d’Ujica répond à un fantasme. Fantasme maudit que de rêver une œuvre de cinéma qui serait l’autobiographie d’un tyran, qui serait le produit intime d’une vision exclusive, d’un seul regard, celui de l’ancien dictateur de la Roumanie socialiste, Nicolae Ceausescu.

Première chose de ce film, son titre, Autobiographie de Nicolae Ceausescu.

L’intitulé autobiographique pose le problème des images utilisées pour le montage d’Ujica. Ce dernier voit sa tâche réduite à un travail de cohérence, d’archiviste et d’édition, l’écriture des images doit être à la charge du dictateur roumain. Bien sûr, la focalisation se porte sur la seule personne de Ceausescu, y compris lorsqu’il n’apparaît pas, lorsque sa silhouette n’est pas présente. Mais cette autobiographie doit être écrite, doit être dirigée de sa main, exclusivement. Ces mêmes images que l’on trouve tout le long du métrage, à l’exception de la violente abstraction, de cette parenthèse tragicomique que semblent former les captures de Târgovişte, correspondent à l’intentionnalité de Ceausescu, à ce miroitement au travers duquel il saisissait sa propre image. L’intérêt d’Ujica est de conserver cette projection imagière, cette vision viciée et égomaniaque à laquelle a succombé le dictateur, ce culte de l’image couplé à ce que l’on dénomme le culte de la personnalité. On le constate de manière objective : les sources sont celles du système qui entretenait, qui était tout entier consacré à la création, la pérennisation de cet imaginaire du dictateur. Tout converge de manière implacable à cette création d’une mythologie imagière, falsification du réel pour le fantasme du pouvoir. À y voir de plus près, en dehors des problématiques esthétiques et philosophiques liées à son statut, l’image semble à son aise dans cet escamotage, autant à l’aise que le sujet qu’elle illustre ou le propos qu’elle soutient. Le documentaire d’Ujica, lui aussi fantasme d’un faussaire, d’un usurpateur, comme si Ceausescu en était l’auteur véritable et proclamé, démontre la collusion de l’image, sa servilité et sa manière inhérente, essentielle de créer des mondes auxquels il ne manque que la vérité pour exister. Lire la suite »

Le monde et la croix (2° partie)

()

[Lire la 1° partie]

Le républicanisme de Ford est aujourd’hui légendaire. Ça n’a pas toujours été le cas. En France, dans l’immédiat après-guerre, son nom était revendiqué par les critiques de gauche, communistes en tête, aussi bien que par ceux de droite. Et si Ford se déclara publiquement Républicain dès 1947 (« a state of Maine republican », les Républicains du Maine étant réputés parmi les plus libéraux) et récidiva dans les mêmes termes en 1950, ce fut à chaque fois lors de réunion de la Screen Directors Guild, en comités réduits, et rien n’en filtra vers le grand public avant 1952(1). Pourtant, ces déclarations eurent un étrange effet rétroactif : on se dépêcha d’oublier que ce même cinéaste, une dizaine d’années plut tôt, tournait un grand film social comme The Grapes of Wrath et affirmait être « a definite socialist – always left ». On ne prêta pas non plus attention aux multiples revirements politiques des années 50 et 60, tantôt en faveur du Parti républicain (le plus souvent), mais parfois aussi du côté des Démocrates, selon les occasions et les interlocuteurs. Peu importait tout cela, le cas était entendu : Ford était Républicain, de toute éternité, et toute lecture de ses films devait (et doit encore pour l’essentiel) en être informée a priori. C’est d’ailleurs ce qui surdétermine tout l’article, élevé au rang de classique, consacré par Les cahiers du Cinéma à Young Mister Lincoln : tabler sur une supposée idolâtrie fordienne de la figure principielle du républicanisme pour expliquer certaines bizarreries du film à grands renforts de théorie lacanienne plus ou moins bien digérée. Nul doute qu’une approche du cinéma fordien par la psychanalyse puisse s’avérer fructueuse, à condition de ne pas verser dans un fidéisme structuralisant toujours ravageur (encore récemment, Luc vancheri(2) me semble ne pas y échapper). Mais il y a surtout quelque chose de profondément absurde à vouloir fonder sur un sentiment républicain de Ford toute l’analyse d’un film réalisé en pleine période « popular front » et anti-républicaine du réalisateur – qu’on songe seulement au banquier de Stagecoach, parfait figure du big business républicain, ou à la violence patronale et au pacifisme des ouvriers grévistes dans The Grapes of Wrath. Lire la suite »

Subversion du visible

()

 

Sur le tarmac de Roissy, Blandine a cessé d’être. Elle a cessé d’être Blandine. Là, ici, dans ces interstices inabordables, ces espaces privés de visibilité, elle a cessé d’exister pour un temps. Ou plutôt, quelque chose lui a été ravi, quelque chose de précieux, quelque chose à quoi la totalité de son être était rattachée. Dès lors, son image s’efface, petit à petit, pour se confondre finalement avec ces lieux où l’on ne voit pas, que l’on ne voit pas, où il ne faut pas voir. Elle n’existe que dans ces zones d’invisibilité, ne survit donc qu’à la condition de s’y fondre, de se priver de toute apparition. […]

Lorin Louis

La suite de l’article est disponible dans le n°1 de Spectres du cinéma papier sur le site des éditions LettMotif.

Spectres. En écoutant The Eternal de Joy Division, par Nicolas Klotz

1. Entre gens bien on évite de parler politique Trop fatigant Trop ringard Trop vulgaire Trop encombrant Trop dangereux Comme beaucoup de choses essentielles Difficiles à défendre Pour cause d’effondrement du monde communiste Et du triomphe de la cosmétique libérale Qui efface nos rides Lifte nos corps Transfigure nos visages Nos haleines 1789-1945-1968-1981-20022007 En crèmes de beauté La France est un flux Un fluide chic Une liquidité monétarisée Un horizon envié (paraît-il) Par tous les damnés de la terre Contrôle Fluide glacial à la place du sang Poison mortel dans le cœur Brûlure Cerveau gelé Contrôle Piqûre.

Lire la suite »