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Le monde et la croix (2° partie)

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[Lire la 1° partie]

Le républicanisme de Ford est aujourd’hui légendaire. Ça n’a pas toujours été le cas. En France, dans l’immédiat après-guerre, son nom était revendiqué par les critiques de gauche, communistes en tête, aussi bien que par ceux de droite. Et si Ford se déclara publiquement Républicain dès 1947 (« a state of Maine republican », les Républicains du Maine étant réputés parmi les plus libéraux) et récidiva dans les mêmes termes en 1950, ce fut à chaque fois lors de réunion de la Screen Directors Guild, en comités réduits, et rien n’en filtra vers le grand public avant 1952(1). Pourtant, ces déclarations eurent un étrange effet rétroactif : on se dépêcha d’oublier que ce même cinéaste, une dizaine d’années plut tôt, tournait un grand film social comme The Grapes of Wrath et affirmait être « a definite socialist – always left ». On ne prêta pas non plus attention aux multiples revirements politiques des années 50 et 60, tantôt en faveur du Parti républicain (le plus souvent), mais parfois aussi du côté des Démocrates, selon les occasions et les interlocuteurs. Peu importait tout cela, le cas était entendu : Ford était Républicain, de toute éternité, et toute lecture de ses films devait (et doit encore pour l’essentiel) en être informée a priori. C’est d’ailleurs ce qui surdétermine tout l’article, élevé au rang de classique, consacré par Les cahiers du Cinéma à Young Mister Lincoln : tabler sur une supposée idolâtrie fordienne de la figure principielle du républicanisme pour expliquer certaines bizarreries du film à grands renforts de théorie lacanienne plus ou moins bien digérée. Nul doute qu’une approche du cinéma fordien par la psychanalyse puisse s’avérer fructueuse, à condition de ne pas verser dans un fidéisme structuralisant toujours ravageur (encore récemment, Luc vancheri(2) me semble ne pas y échapper). Mais il y a surtout quelque chose de profondément absurde à vouloir fonder sur un sentiment républicain de Ford toute l’analyse d’un film réalisé en pleine période « popular front » et anti-républicaine du réalisateur – qu’on songe seulement au banquier de Stagecoach, parfait figure du big business républicain, ou à la violence patronale et au pacifisme des ouvriers grévistes dans The Grapes of Wrath. Lire la suite »