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L’orange est proche, par Georges Perec

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Ce texte est d’abord paru en octobre 1972 dans le numéro 3 de la revue Cause Commune, fondée par Jean Duvignaud, Paul Virilio et Georges Perec.

Je n’ai pas envie de parler d’Orange mécanique comme on parle d’un film : ce film ou un autre, monnaie d’échange culturelle, meuble de conversation. Vous avez vu Orange mécanique ? Il faut. C’est formidable. Jamais Stanley Kubrick n’a fait montre d’une pareille maîtrise. Ni d’en disséquer quelques séquences, quelques mouvements d’appareil, quelques détails des décors, ce que j’aime, ce que je n’aime pas, les points forts, les points faibles. Je n’ai pas davantage envie de parler de ce qui, dans ce film, est pourtant manifestement suspect : une certaine roublardise, sa complaisance au sadisme, son aspect souvent racoleur : ce qu’il veut montrer, démontrer, démonter, n’est-ce pas ce dont il s’est d’abord nourri ? Produit de consommation au goût du jour, va-t-il inspirer la mode, les publicitaires, les décorateurs ? Va-t-on lancer sur le marché des statuettes et des faux nez phalliques ? Dans combien de temps (si ce n’est déjà fait ou en train de se faire) équipera-t-on nos nouveaux drugstores de tables et de pièges analogues à ceux du « super-milk-bar » ?

Ce n’est pas qu’aucun des points effleurés ci-dessus me semble inutile ou futile, ce n’est pas qu’Orange mécanique ne soit pas d’abord un film, ni que je n’aie eu, en le voyant, quelques réflexes de cinéphile (un travelling à se mettre genoux devant, etc) ; ce n’est pas davantage que j’ignore ou méprise le langage cinéphilique, j’en fais au contraire grand usage. Mais le choc qu’a déclenché en moi la vision d’Orange mécanique, s’il a été le point de départ de quelque chose qui pourrait ressembler à de la réflexion (chose d’ailleurs assez rare, pour moi, au cinéma), cela ne s’est certainement pas passé dans le domaine de l’esthétique, de l’esthétisme, ou de la sociologie de l’art. Lire la suite »