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Maître de l’image

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Autobiographie de Nicolae Ceausescu (A.Ujica)

Cette vie ne pouvait que débuter par sa fin. Ujica le sait et l’expose, brutalement, dès les premiers instants du film. Ce qui est montré en introduction – et que l’on retrouve en conclusion – ces images indigentes d’un procès dont on sait qu’il se finira par une exécution, est le terme. Cette vie ne pouvait que débuter par une mort, fût-elle en puissance.

Le documentaire d’Ujica répond à un fantasme. Fantasme maudit que de rêver une œuvre de cinéma qui serait l’autobiographie d’un tyran, qui serait le produit intime d’une vision exclusive, d’un seul regard, celui de l’ancien dictateur de la Roumanie socialiste, Nicolae Ceausescu.

Première chose de ce film, son titre, Autobiographie de Nicolae Ceausescu.

L’intitulé autobiographique pose le problème des images utilisées pour le montage d’Ujica. Ce dernier voit sa tâche réduite à un travail de cohérence, d’archiviste et d’édition, l’écriture des images doit être à la charge du dictateur roumain. Bien sûr, la focalisation se porte sur la seule personne de Ceausescu, y compris lorsqu’il n’apparaît pas, lorsque sa silhouette n’est pas présente. Mais cette autobiographie doit être écrite, doit être dirigée de sa main, exclusivement. Ces mêmes images que l’on trouve tout le long du métrage, à l’exception de la violente abstraction, de cette parenthèse tragicomique que semblent former les captures de Târgovişte, correspondent à l’intentionnalité de Ceausescu, à ce miroitement au travers duquel il saisissait sa propre image. L’intérêt d’Ujica est de conserver cette projection imagière, cette vision viciée et égomaniaque à laquelle a succombé le dictateur, ce culte de l’image couplé à ce que l’on dénomme le culte de la personnalité. On le constate de manière objective : les sources sont celles du système qui entretenait, qui était tout entier consacré à la création, la pérennisation de cet imaginaire du dictateur. Tout converge de manière implacable à cette création d’une mythologie imagière, falsification du réel pour le fantasme du pouvoir. À y voir de plus près, en dehors des problématiques esthétiques et philosophiques liées à son statut, l’image semble à son aise dans cet escamotage, autant à l’aise que le sujet qu’elle illustre ou le propos qu’elle soutient. Le documentaire d’Ujica, lui aussi fantasme d’un faussaire, d’un usurpateur, comme si Ceausescu en était l’auteur véritable et proclamé, démontre la collusion de l’image, sa servilité et sa manière inhérente, essentielle de créer des mondes auxquels il ne manque que la vérité pour exister. Lire la suite »