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Filmer à hauteur des hommes

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J’ai eu du mal à regarder Babylon. Le film est long, il dure deux heures et au bout d’une heure un grand moment de creux, de vide, d’attente et de rien se fait sentir. J’ai dû le reprendre le lendemain pour l’achever. Possibilités de la vidéo.

Ça n’en amoindrit pas sa force.

Tout commence dans le vent et le désert. Il y a des dunes, du sable, la végétation d’un climat aride, un scarabée et des fourmis. De terre semblent sortir les gigantesques engins de chantier qui viennent envahir ce paysage. On comprend vite qu’un camp de transit, ou de réfugiés, est en train d’être installé. Les choses se mettent alors rapidement en place. Des dizaines, des centaines, puis des milliers d’hommes arrivent, en voiture, en bus, en camionnettes ou à pied, de nuit comme de jour. Des tentes sont plantées. Il y a des organisations humanitaires, le croissant rouge, médecin du monde, le haut commissariat aux réfugiés. C’est brut.

Un carton en ouverture du film précisait le choix délibéré de ne pas sous-titrer le film. On ne comprend donc que ce qu’on comprend. Mais comme les gens parlent des dizaines de langues, ou plus, ou moins peut-être, on prend rapidement le pli.
C’est un choix très juste.

Le camp est monté, et la vie passe. Difficilement. Il n’y a guère à manger, les files d’attentes sont immenses, les animations assez penaudes, et surtout, le vent ne cesse jamais semble-t-il. Au cœur du film on sent le grand vide laissé en partage à tous ces hommes par une attente dont personne ne sait dire si et quand elle prendra fin, et à laquelle même les prières n’apportent pas de réponse.

Dans cette construction et cette installation du camp, la caméra est là comme les gens sont là. Surprise sans s’étonner, à l’affut de ce qui se passe, mais sans être vraiment sûre de sa présence au monde dans ce lieu sans attache, transitoire, soumis au vent et à la pluie. Elle est partie prenante au même niveau que les réfugiés. Dans la durée, sans être jamais sûre de cette durée. Elle filme ce qui est : les partages de l’espace (journalistes, associations humanitaires, réfugiés, chacun de part et d’autre d’une barrière invisible et très présente), la solidarité, la débrouille. Il n’y a aucun mot pour dire autrement ce qui est, ou autre chose que ce qui est. On pense à Wiseman sans que ça soit juste : il n’y pas là la volonté de trouver les structures qui organisent ce qui n’est pas une institution, le regard distancié ne scrute pas pour dégager des logiques et les comprendre. On ne saura pas qui décide, qui organise, qui agit ceux qui sont agis. Il semble au contraire que tous soient agis de la même manière par quelque chose qui les dépasse, le vent peut-être, qui ne rend pas fou mais presque. Lire la suite »