Stranger vs Stranger : l’intégration à la japonaise

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Sword of the Stranger de Masahiro Andô pourrait prendre l’apparence d’un film d’animation et d’un chambara (film de sabre) très efficace et prévisible, mais même s’il s’agit surtout de suivre un récit archétypal qui aboutira par la victoire du bon sur le vilain, il est possible d’y lire des thèmes, dans une forme assez inédite, ayant à voir avec la notion « d’identité ».
Le récit commence par l’arrivée d’étrangers au japon, des envoyés de l’empereur Ming accompagnés d’un homme blond aux yeux bleus. Alors que leur objectif nous est encore obscur apparaît immédiatement le manichéisme du récit : un groupe d’étrangers vient semer des troubles dans une région japonaise.
Le personnage le plus fort du groupe est bien entendu l’homme blond aux yeux bleus, qui tout en faisant partie de ces émissaires de Ming envoyés par leur empereur pour une mission mystérieuse, en est aussi étranger. Mais à aucun moment les autres personnages de son groupe ne lui font remarquer sa différence, son apparence « non asiatique ». Le sorcier meneur de ces émissaires qualifie juste son manque de profonde croyance en leur mission comme étant le fait d’un guerrier primaire qui méprise les rites spirituels (magiques). Ce même sorcier désignera d’ailleurs vers la fin du récit les guerriers japonais attaquant sa forteresse abritant un autel sacrificiel, après avoir tué leur propre seigneur afin d’éviter qu’il serve d’otage, comme étant des « barbares ».

En effet, le seigneur japonais ne semble détenir son pouvoir que d’attributs guerriers. Il a gagné le respect et l’obéissance des siens par les armes. Son autorité n’est dû qu’à sa force, rien d’autre ne le lie à ses hommes, d’où le fait qu’il n’ait que peu de valeur comme otage. Du moins il n’a absolument pas le statut divin de l’empereur Ming. Ainsi, la situation créée par les Ming n’aura finalement servit qu’à mener à un assassinat politique et un renversement du pouvoir.
Là où ils pensaient freiner les guerriers japonais en prenant leur seigneur comme otage, les Ming n’ont fait que les aider à le remplacer par un autre guerrier puissant et ambitieux. Du moins c’est ce que fait comprendre le guerrier blond au sorcier qui mène son groupe, tout en semblant approuver l’acte des guerriers japonais.
Cette réflexion ampute cependant le Japon de son Empereur (Tennô), et ne nomme comme dirigeants de ce pays que les seigneurs de guerres. Le parallèle le plus juste en terme de « titre », aurait plutôt désigné le Tennô comme pendant de l’Empereur Ming. Mais cet oubli (lapsus?) est peut-être aussi à attribuer à l’absence de réel pouvoir politique du Tennô à l’époque où se déroule ce récit, ou alors tout simplement à la méconnaissance du système politique japonais de l’étranger aux yeux bleus. Il est cependant difficile de croire qu’il s’agit de quelque chose d’anodin. Cet oubli sert aussi à opposer la croyance, fidélité superstitieuse et sanguinaire des Ming, au système féodal brutal et vicieux, mais « humain », des japonais.
L’action, l’intrigue balance entre fausses complicités des autorités japonaises avec ces émissaires Ming, et trahisons. Les deux camps semblent tout autant médiocres dans leurs manigances politiques, ce qui les différencie à peine de brigands. Mais au fur et à mesure qu’avance le récit n’apparaît que l’opposition des autochtones, leur révolte contre cette intrusion arrogante et obscure des Ming sur leur territoire.
Au premier abord plus civilisés que les japonais, les Ming voient leurs qualités s’inverser assez vite au regard de leur objectif : ce qu’ils qualifient de projet spirituel et qui semble faire leur supériorité n’est en fait que le sacrifice d’un enfant, un sacrifice censé donner l’immortalité à l’Empereur Ming.
Ainsi même si le peuple japonais et son autorité apparaissent assez rustres et moins développés technologiquement parlant, aux yeux du récit, de sa morale, ce sont les Ming qui prennent des caractéristiques barbares.
Les Ming introduisent les armes à feu que semblent alors découvrir les japonais. En entendant la détonation des fusils une aristocrate exprime sa peur, qui ne semble pas juste due à la nature du bruit produit par l’arme mais qu’on peut aussi interpréter comme un mauvais présage. Est-ce le début de la fin du code d’honneur des samouraïs, la corruption d’une identité japonaise pure par les techniques étrangères? Bien qu’il ne soit jamais question de code d’honneur ici, (le bushidô semblant surtout être un mythe cristallisé durant l’ère Edo) l’emploi du fusil n’apparait au cours du récit que comme un acte permettant une victoire sans mérite, au contraire de l’affrontement au sabre.

Mais ce manichéisme, qu’on pourrait légitimement soupçonné d’être teinté de xénophobie, s’atténue très fortement lorsque apparaissent les caractéristiques du héros. L’épée de l’étranger du titre ne qualifie en fait pas juste le blond aux yeux bleus, le super vilain accompagnant les Ming, mais aussi le héros du récit. Ce héros est en fait un homme aux cheveux roux qu’il teint en noir, afin de ne pas subir de discrimination de la part du peuple au milieu duquel il vit.
Plusieurs années avant les événements du récit ce personnage a été trouvé dans un bateau échoué, puis adopté par un seigneur qui en a fait un de ses guerriers.

Les personnages de roux ne semblent pas rares dans le chambara, on peut notamment penser à la saga Nemuri Kyoshiro avec Ichikawa Raizo, ou à Kenshin le vagabond. Le héros de Sword of the stranger est peut-être plus proche du personnage de rônin métisse incarné par Ichikawa Raizo.
Ici joue d’ailleurs une simplification que permet le genre de l’anime : la différence ethnique n’apparait pas dans les traits du visage, mais juste à travers la couleur des yeux et des cheveux. Si le héros avait été un européen brun aux yeux noirs serait-il apparu, sans avoir à se teindre, comme japonais?

Nous avons donc là une structure qui tout en restant binaire et manichéenne semble mettre à distance la xénophobie, ou plutôt la questionner : le problème qui sépare le bon du vilain étant fondamentalement un problème « humain », qui se joue par et au-delà de leur appartenance ethnique.
Les émissaires Ming acceptent le guerrier blond aux yeux bleus comme l’un des leurs, bien que lui ne semble être parmi eux que pour des raisons qui dépassent son appartenance à l’Empire.
Le héros japonais, lui, est rônin, un samouraï sans maître qui a décidé de fuir ses responsabilités. Ce choix n’a absolument rien à voir avec la couleur de ses cheveux, il s’agit d’un choix moral. La hiérarchie militaire lui a fait verser du sang « innocent ». Son choix est donc dû au refus de continuer à obéir à une autorité militaire qui l’a poussé au crime.
L’obéissance parfois criminelle à une hiérarchie aux objectifs sanguinaires est d’ailleurs à plusieurs reprises questionnée par les actes et pensées des personnages. Il est bien entendu facile par ce prisme d’y voir une référence aux faits guerriers de l’Empire japonais durant la Seconde guerre mondiale.
Le blond accompagnant les Mings, tout en ne partageant rien des raisons de son Autorité, obéit aux ordres, même lorsque ces ordres impliquent la mort d’un innocent. Il est « fort », contrairement au héros qui est hanté par la mort d’hommes et de femmes qu’il a tué en obéissant aux ordres. Le seigneur de guerre qui par le passé s’est battu aux côtés du héros soulignera d’ailleurs cette « faiblesse », tout en regrettant le fait que la force monstrueuse du héros, qu’il met en parallèle avec celle du Ming blond, ne serve plus aucune ambition.
Ce qui sépare ces deux figures d’étrangers ce n’est donc pas non plus la relation qu’ils semblent avoir avec leurs nations d’adoption, mais leur humanité.
Le héros choisit de se teindre les cheveux en noir pour s’intégrer, cet acte n’apparaît pas comme un rejet de son « identité » (bien qu’il ne reste plus qu’un lien génétique avec son peuple d’origine), mais juste comme une envie de vivre plus tranquille l’Époque où il est obligé d’errer. Les différences qui caractérisent ces deux figures d’étrangers ne semblent être que dans l’apparence physique. Le héros parle japonais et apparaît comme japonais lorsqu’il cache sa différence physique. Le blond Ming parle chinois et semble être totalement accepté par les siens. Les siens semblent accepter sa différence physique, contrairement au peuple japonais qui s’en étonne et le qualifie de « monstre ».
On pourrait donc croire que la monstruosité de ces deux personnages aux yeux du récit n’est due qu’à leur apparence physique.
Mais autre chose semble en faire des personnages à part, et ce, qu’ils soient du côté Ming ou japonais : ils sont les plus forts, ce sont les deux hommes supérieurs du récit.
Que peut bien signifier le fait que dans un récit qui prend place au Japon et qui met en scène un monde asiatique, les deux personnages les plus « forts » soient des étrangers venant de pays inconnus ?
Le japon apparaît comme le japon, même si il n’est pas nommé durant le récit car nous en sommes à une époque féodale. L’Empire Ming apparaît comme l’Empire Ming. Il s’agit de deux lieux qui existent historiquement. Mais les deux personnages rivaux, les deux sommets antagonistes du récit sont des personnages dont l’origine est « abstraite », et ce, bien que leurs caractéristiques physiques les désignent comme étant européens.

Malgré le fait que ses caractéristiques physiques jouent contre son intégration au peuple japonais, il est facile d’imaginer le héros comme un miroir du vilain de l’histoire. Un vilain qui, lui, affiche sa différence.
Le héros est celui qui choisit de fuir la hiérarchie militaire, de devenir un être errant et sans maître. D’ailleurs comme certains personnages de western ou de chambara il n’a pas de nom. Il est nommé nanashi (sans nom). Son Némésis Ming, lui, porte un nom et n’erre que sous les ordres de l’autorité de l’empereur Ming, bien qu’au fond seule l’anime la recherche d’un homme qui puisse se mesurer à lui.

Au début du récit après avoir décimé une horde de brigands japonais, il se demande si « ce pays » n’est peuplé que de faibles.
Heureusement pour l’honneur du japon, il trouve à la fin du récit adversaire à sa taille et décide de laisser de côté les impératifs de l’Empereur en empêchant le sorcier Ming de tuer à distance, à coup de fusil, le héros. Le guerrier blond refuse qu’on lui enlève ainsi la joie, le risque d’affronter, de se confronter à son égal.
Ayant trouvé cet égal, il n’a plus besoin d’errer sous les ordres de l’Autorité. Il trouve désormais de la joie et une raison d’être en ce lieu où il a pu trouver aussi fort que lui… Un adversaire qui lui permet d’exprimer toute l’étendue de son art guerrier.

Si son adversaire n’avait été « que japonais », il aurait été facile de voir dans cette situation quelque chose de l’ordre d’une fierté nationaliste. Le super étranger blond ayant trouvé défi à sa hauteur non pas chez les Ming, mais dans le pays de Miyamoto Musashi et Sakamoto Ryoma, d’autres héroïques figures de rônins ayant peuplé à maintes reprises le genre du chambara. Mais l’homme qui fait réviser le jugement du vilain sur le Japon, contrairement à Sakamoto Ryoma et Miyamoto Musashi, est lui aussi un étranger, et ce, alors même qu’il apparaît aux yeux du vilain comme étant japonais. Ce qui importe n’est dés lors plus d’ordre génétique. Ce qui importe est ce qui agit et vit puissamment à l’intérieur du Pays, même si les grandes actions qui font cette puissance sont sans nom et n’appartiennent pas à l’ethnie majoritaire.

Le film après la victoire du héros ne se conclue d’ailleurs pas par une note patriotique ou par le triomphe de l’intégration. L’enfant sauvé du sacrifice superstitieux des Ming qui semble lui aussi d’une origine tout autant mystérieuse, obscure, bien qu’étant « asiatique » (il a vécut chez les Ming et parle aussi leur langue, mais a rejoint le japon avec un moine japonais), propose au héros sans nom de quitter ensemble le pays afin de vivre plus librement son (leurs) identité(s).
Le rêve de Sakamoto Ryoma, l’un des plus grands héros nationaux japonais à la fin de l’ère Edo, était aussi de parcourir les mers après avoir œuvré à une ouverture raisonnable du Japon sur le monde étranger. Cette ouverture raisonnable était un compromis entre la fermeture totale que prônaient certains partis xénophobes (dont celui dans lequel il s’était inscrit, le kinnotô, avant de s’en écarter) et l’ouverture totale au commerce malgré les traités inégaux avec les hommes blancs.

Mounir Allaoui

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