Scorsese’s life (part.2): Bertha Mean Streets

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C’est Jay Cocks (critique de cinéma à l’époque) qui présenta, non sans arrière-pensées, le premier film de Martin Scorsese Who’s that knocking at my door à John Cassavetes. Cocks était pote avec Scorsese depuis un bon moment déjà depuis 1968 pour tout dire. Les deux hommes s’étaient d’abord rencontrés dans les cinés puis dans les fêtes new-yorkaises (leur amitié les amènera à travailler ensemble, nous y reviendrons bientôt). Cassavetes aima le film et Cocks lui proposa une rencontre avec l’apprenti cinéaste. Scorsese vouait à cette époque un culte absolu à Shadows, qu’il considérait comme le film le plus important depuis Citizen Kane. Pendant leur entretien, Scorsese se mit plus bas que terre, affirmant que son film était rempli de défauts. Mais Cassavetes, qui avait bien vu que ce cinéma était cousin du sien, répondit qu’au contraire il était plein de qualités et surtout qu’il comportait la plus importante à ses yeux, la passion. Les deux hommes sympathisèrent et Cassavetes prit bientôt Martin sous sa coupe. Il l’embaucha même pour le tournage de Minnie and Moskowitz comme monteur son. Une embauche qui tint plus du soutien amical que d’un réel besoin quant au poste à pourvoir. En effet Scorsese à l’époque ne savait pas où dormir et Cassavetes lui proposa ce poste uniquement pour lui permettre de loger dans les locaux de tournage de son film. Il n’eut recours à Scorsese qu’une seule fois : pour la reconstitution d’une bagarre. Le « monteur son » improvisé tint le réalisateur dans ses bras pendant qu’un assistant fit mine de le taper. Mais alors que rien ne devait advenir concrètement de ce tournage pour Scorsese, quelque chose arriva : un coup de fil qui changea la vie du jeune Martin. Il apprit qu’il était embauché par le producteur indépendant du moment, Roger Corman, pour diriger Bertha Boxcar. La surprise fut de taille, à tel point que la secrétaire de Cassavetes, qui eut l’agent de Scorsese au téléphone, crut à une blague lorsqu’il lui annonça la nouvelle. Il est vrai que ce « rookie » n’avait pratiquement rien fait jusqu’à présent : juste un film vu par quelques centaines de personnes et dont la réputation n’allait pas beaucoup plus loin que Little Italy. Mais alors comment et pourquoi Corman embaucha un néophyte comme lui ?
Un nom fait le lien entre les deux hommes : Freddie Weintraub. Weintraub était, à ce moment-là, vice-président de la Warner et avait peu de temps auparavant côtoyé Scorsese sur le film Woodstock. C’est lui qui donna son nom à Corman et qui le lui présenta à Los Angeles. Corman, l’homme des séries b, des pré-programmes des drive-in, ces petits budgets que l’on passait pour que les ados se tripotent dans leurs belles décapotables avant le big film. C’est lui qui, le premier, exploita le filon du film indépendant en fin businessman. Il fut aussi l’homme providentiel pour toute une partie de la jeunesse estudiantine américaine. Avant lui, aucun producteur n’aurait fait confiance à un gars qui sortait d’une école de cinéma. On recrutait plus facilement du côté de Broadway et de la télévision. Les producteurs de cinéma et les parents d’élèves voyaient ces écoles comme une voie de garage pour d’autres études contrariées. Scorsese avait d’ailleurs eu un parcours de ce type, avec sa carrière de séminariste avortée. Seulement voilà, le malin Corman s’était aperçu très vite que l’apprentissage que donnaient ces écoles à tous les postes importants de l’élaboration d’un film représentait une mine d’or. Voilà pourquoi il engagea Scorsese.

 


Voilà aussi pourquoi bien avant Scorsese il recruta Coppola . Le théâtre intéressait beaucoup plus Francis Coppola que le cinéma. Mais le bougre était doué, très doué pour tout ce qui touchait la pellicule. Il pouvait occuper tous les postes importants du preneur de son au script, du dialoguiste au réalisateur. C’est surement pour cette raison qu’il choisit au bout du compte  le cinéma. Il finit même par devenir quelques années plus tard la figure tutélaire de toute la nouvelle vague de réalisateurs américains. Et c’est encore Jay Cocks, véritable plaque tournante de toute cette mouvance, qui le présenta à Scorsese lors d’un festival à Rome, dans leur pays d’origine. Les deux cinéastes ne se perdirent plus jamais de vue, continuant tout du long à se prodiguer des conseils et à se filer des comédiens, des producteurs et des projets.

Si Coppola fut le père spirituel du petit Martin, Brian de Palma fut le grand frère lors de son arrivée à Los Angeles. Il s’occupa de tout pour lui : des présentations au monde du cinéma et aux figures de la nuit, des allers retours à l’hôpital à cause de son asthme et des premiers rails de cames. Il faut dire aussi que les deux hommes se connaissaient déjà du temps où ils habitaient New York et que c’est d’ailleurs là-bas lors d’un premier janvier organisé chez Jay Cocks que Brian (encore tout auréolé des succés public et critique de Greetings et Hy mom !) présenta De Niro à Scorsese.

Entre toutes ses péripéties californiennes, Scorsese tourna son premier vrai film avec un vrai budget initial, un vrai plan de tournage, des délais et un producteur (Corman). Bref il devenait un vrai réalisateur de studio. S’il y a quelque chose à souligner sur Bertha Boxcar, c’est que le film essayait, tout au moins dans l’idée que s’en faisait Corman, de se faufiler derrière le succés de Bonnie and Clyde, premier grand film de l’ère de la nouvelle vague hollywoodienne. Scorsese fit le film dans cet esprit, tout en tendant, certes à petites doses, vers ses sujets, ses thèmes et ses formes de récits, de montages et de mises en scène qui transparaissaient dejà dans Who’s that knocking at my door. Cependant en voyant le film aujourd’hui, il apparaît beaucoup moins personnel que ce dernier, moins original, moins singulier. Il applique aussi des effets tout droit sortis de chez Corman comme les scènes érotiques ou les scènes d’action toutes les cinq minutes. Tout ceci fit évidement débat chez les proches du cinéaste.

 

 

Lorsque le film fut terminé, Scorsese était si proche et si influencé par Cassavetes (son guide et son maître) qu’il lui en montra avant tout le monde un bout-à-bout de deux heures. C’est après ce visionnage que celui-ci lui dit cette phrase restée célèbre autant pour sa franchise que pour ce qu’elle impliquera comme tournant dans la carrière du jeune cinéaste : « Marty, tu viens de passer un an de ta vie à fabriquer ce tas de merde. C’est un film correct, mais ne te fais pas bouffer par ce genre de cinéma – essaye de faire un film personnel ». Après cet avis définitif, les deux cinéastes parlèrent de cinéma, du cinéma de Scorsese, de son avenir à New York ou à Los Angeles, de son choix de faire des films avec des studios ou en indépendant, de la détermination qui pousse à faire un film. Scorsese comprit ici qu’il ne pouvait pas être un réalisateur hollywoodien comme les autres et que l’influence du cinéma de Cassavetes et de la Nouvelle Vague française faisait partie intégrante de son cinéma et de sa spécificité. Cassavetes demanda à son disciple s’il avait un scénario sous la main qu’il avait très envie de tourner. Scorsese lui répondit que oui et décida de ressortir un vieux projet lui tenant à cœur, Season of the Witch, qu’il retravailla et dont le titre final fut ensuite Mean Streets. L’élan de Cassavetes ne fut pas le seul, De Palma poussa Scorsese à tourner son projet et celui-ci se souvint à ce moment là du jeune allumé De Niro qu’il avait rencontré par son intermédiaire. Il lui donnera le rôle de Johnny Boy.

 

 

to be continued…

 

 

 

Stéphane Belliard

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