Scorsese’s life (part.1): le temps de l’innocence

Tous les cinéphiles savent que Martin Scorsese vient de New York. Mais combien savent où il veut aller ?

Scorsese a toujours dit qu’il n’avait pas tenu à grand-chose qu’il devienne un voyou comme la plupart de ses copains de jeunesse de Little Italy de N.Y. Tous avaient à un moment ou un autre côtoyé la prison. Combien de fois a-t-il rappelé aussi que c’est sa santé fragile qui l’avait amené à s’écarter des clans, à plutôt les observer tel un James Stewart fenêtre sur cour et à aller au cinéma à plein temps voir Duel au soleil avec son père qui ne savait quoi faire d’autre avec lui ? Son infirmité le rapproche de l’un des autres grands cinéastes de sa génération, Coppola, qui, malade pendant son enfance dans le Queens du même N.Y., devait rester à longueur de journée calfeutré dans sa chambre, s’inventant du coup des histoires à plein régime, des histoires avec des marionnettes, des jeux d’ombres et de théâtre. La maladie et l’infirmité comme moteurs premiers des deux plus importants réalisateurs américains de leur époque, voilà qui ne manquera pas d’interpeller surtout lorsque l’on sait que les deux hommes seront amenés à se croiser souvent et que Coppola (le plus âgé des deux) sera une espèce de mentor pour Scorsese. Leur manière d’aborder le récit cinématographique de manière décalée (par rapport aux standards des studios américains) n’est sûrement pas sans rapport avec tout ceci.

« Je ne saurais vous dire où je me trouve le mieux. Pas à Rome. Ni à Londres. Encore moins dans le Lower East Side, qui a disparu. Peut-être en haut d’une tour à New York, de façon à voir combien cette ville ressemble à une peinture dont les couleurs ne cessent d’évoluer. Je n’aime guère prendre l’avion mais l’altitude a une vertu. Tout en haut, vous n’avez plus besoin de vous demander où vous habitez. » Voilà ce que se demande Scorsese : où j’habite ? Où est ma maison ? Sûrement en haut, à la fenêtre de la chambre du petit garçon qu’il était. Il y observe le monde et c’est là qu’il s’est toujours senti le mieux, le plus en sécurité. Le cinéma est comme cela pour lui, il fait voir d’en haut, il donne le don d’ubiquité, c’est cela qui le rend fascinant et c’est pour cela qu’il en fait sa maison dès son enfance.

« Lorsque je suis allé à l’université de New York, j’ai enfin pu exprimer les parts d’ombre que j’avais en moi. » Cette « part d’ombre » que décrit Scorsese fait référence à cette vie dans les quartiers bien sûr mais également à sa vocation ratée de prêtre. Vocation sûrement sincère mais appuyée par le milieu familial et qui allait à l’encontre de ses désirs cachés. Une ambivalence qui ne cessera de torturer l’homme et ses héros de films, désirs adolescents et aussi moraux car Scorsese devient un homme au moment où la société américaine change son rapport aux libertés tout court et aux libertés sexuelles plus particulièrement. Voici comment le futur cinéaste se décrit à l’époque : « J’ai été élevé dans un milieu très conservateur. Parler de classe populaire ne serait pas pertinent. Nous étions en dessous, dans l’un des quartiers les plus pauvres de New York. Le monde de mes parents, celui de mes grands-parents, reproduisait sur le continent américain l’étroitesse du petit village sicilien dont ils étaient originaires. Ils m’ont inculqué un mode de pensée étriqué, hérité du Moyen Âge. Sauf que j’ai grandi dans l’Amérique des années 1960, au moment où cet ancien monde, dans lequel j’avais un pied, était bouleversé par les valeurs de la contre-culture. »

L’université de cinéma va être l’exutoire par lequel Scorsese va ancrer toutes ses frustrations passées. Une dizaine d’années durant à New York, entre ses études, ses films d’études, ses diplômes obtenus, les cours qu’il donne par la suite et son premier film qu’il n’en finit pas de commencer et de finir, Scorsese va apprendre son métier après l’avoir désiré. Il va aussi mettre à mal ses références de cinéma hollywoodien vues pendant son enfance. La Nouvelle Vague française et Cassavetes arrivent au moment où il étudie le cinéma et viennent remettre en cause les schémas classiques. Ils représentent l’antithèse du cinéma hollywoodien : caméra à l’épaule, improvisation, tournage en lieux naturels, prise de son direct, structure narrative et montage allant vers la déconstruction des formes de récits traditionnelles. Tout ceci transpirera dans ses premiers courts métrages et notamment dans The Big Shave véritable ossature de l’œuvre autant dans le style que sur le fond. Fond qui prend comme symbole la lame, son brillant et son tranchant : métaphore entre ce qui fascine et ce qui fait mal et qui restera à jamais le thème phare de Scorsese, son To be or not to be, aujourd’hui encore et par-delà ses films, dans sa vie.

Who’s That Knocking at My Door, son premier long métrage, est symptomatique de sa manière de travailler : plusieurs montages, plusieurs scénarios, des rajouts de scènes, des acteurs improvisant (ici le tout jeune Keitel dans un rôle de double du cinéaste au débit de mitraillette parlant de John Ford) et notamment une scène de sexploitation sur fond du génial morceau The End des Doors (Coppola s’en souviendra lorsqu’il fera Apocalypse Now). Le film ne dut d’ailleurs sa sortie en salle que grâce au rajout de cette scène. Travis Blake l’a peut-être vu un jour dans une salle new-yorkaise durant une de ses nuits masturbatoires en salle. Dans le film on voit bien l’influence de Cassavetes, jusque dans les fringues, quelque chose de l’ordre du rock des années 50 reste encore accroché au film et d’ailleurs le cinéaste reviendra constamment sur cette période, celle de son enfance, durant sa carrière. Mais à ce moment précis il n’est pas encore en phase avec son époque. Avez-vous remarqué que le titre interrogatif du premier long métrage du cinéaste n’a justement pas de point d’interrogation ? C’est une vieille coutume dans le milieu du cinéma, pas de point d’interrogation dans un titre de film : cela porte malheur. Cette superstition est due sûrement à une suite de fours liés à certains titres de films avec des points d’interrogations mais peut-être aussi que ceci cache autre chose. Peut-être qu’inconsciemment le cinéma américain ne veut pas se poser de question et qu’il se doit, dès son titre générer seulement que de la certitude.

Le brillant, la vie de rock star, cela fascine Scorsese, c’est pour cela qu’il déménagea à L.A. au début des années 70 sur une proposition de la Warner. Un de ses premiers jobs là-bas, c’est Michael Wadleigh qui le lui donnera. Celui-ci, réalisateur du film sur Woodstock, s’est rappelé au doué Martin et à son premier film lorsqu’il fallut appeler un monteur pour le doc sur le festival. Il s’est en effet souvenu que deux ans plus tôt il fut directeur de la photo sur Who’s That Knocking at My Door. Woodstock sera un choc crucial pour la suite de la carrière de Scorsese : «  Pour vous donner une idée d’à quel point j’étais à côté de la plaque, j’ai acheté ma première paire de jeans après Woodstock. Ma chemise était ringarde. Oublions mes chaussures, d’un ridicule achevé. On ne pouvait être moins à sa place. Au moins, mes cheveux étaient longs. Je suis resté sur place, avec Michael Wadleigh, le réalisateur, les trois jours et nuits durant lesquels s’est déroulé le festival. Cela a été un choc, excitant et libérateur, car je connaissais mal la musique. Je pourrais vous dire que j’ai découvert tout un pan du rock que j’ignorais. J’ai surtout perfectionné ma connaissance du blues. (…) C’est dans la salle de montage que Michael Wadleigh m’a fait découvrir les disques de Robert Johnson. »

To be continued…

 

Stéphane Belliard

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