Salvotion Army : avec qui mange-t-on ?

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Comment filmer la cécité ? La mince affaire. Comment réaliser un premier film ? La bonne affaire !

Fabio Grassadonia et Antonio Piazza furent un temps scénaristes et consultants, un duo de quatre mains qui se révélèrent deux paires d’yeux pour se décider à réaliser ensemble. Après un court métrage, Rita, qui racontait déjà l’histoire d’un étranger faisant intrusion dans le quotidien d’une jeune fille aveugle, voici Salvo présenté et primé à la Semaine de la Critique de Cannes 2013.

Le tout commence comme n’importe quel film policier : des hommes guettent d’autres hommes, ils Salvo 3se poursuivent, se tirent dessus et se traquent. « Tu bosses pour qui ? » Ça court, ça crie, ça bute. On a droit à tous les clichés du genre : Salvo est un homme de main pour la mafia à Palerme, Sicile. Il traque l’homme qui a tendu une embuscade à son patron, obtient le nom de celui qui veut leur peau… et l’abat. Dans cette première séquence, les cinéastes annoncent deux choses. Vous vouliez un film d’action ? C’est bon, vous l’avez eu. On va passer à autre chose. Vous en doutiez ?

L’exécution de l’homme par Salvo se passe sans émoi, sans grosse caisse ni fanfare. Cette mise à mort du traître se fait dans un seul plan, à distance, avec le minimum d’hémoglobine requis. Première annonce faite au spectateur : bienvenue chez nous.

Mais dans cette scène, ce n’est pas seulement un homme qui meurt, c’est aussi le récit d’un film policier d’action classique qui décède. Ce que Salvo ne sera pas. En tuant le traître dans un plan froid et distant après une déferlante d’actions pleines de tension, le film reprend ses droits et annonce la couleur ; il s’étendra vers d’autres territoires. Tout comme l’évocation de la ville de Palerme s’étendra de façon puissante et sensible en faisant du spectateur un badaud à la découverte d’un microcosme effarant à travers ruelles, bagnoles, réserve.

Parfois à dessein (et donc un peu à tort), le film cherche à impressionner le spectateur à grand renfort de séquences d’anthologie. Je ne pouvais m’empêcher de penser à quel point ce genre de geste de cinéma est entièrement pensé pour les festivals. Personne ne manquera donc de parler (ou de Salvo 4commenter) cet immense plan-séquence au premier tiers du film, extraordinairement bien éclairé et exécuté par un steadicam virtuose.

Oui, c’est très réussi, la tension est insoutenable ; on passe intelligemment d’un point de vue à l’autre. Mais c’est tout à fait le genre de prouesses du guide « Comment-réaliser-son-premier-film-et-se-faire-remarquer » alors que la grande force de Salvo, c’est son idée principale : celle, très belle, d’une jeune femme malvoyante à qui un tueur froid et sans pitié offre une nouvelle vision du monde (à l’issue d’ailleurs de ce fameux plan-séquence).

Fabio Grassadonia et Antonio Piazza jouent à suivre les clés et clichés du genre : pêle-mêle, le tueur impitoyable, la jeune fille en fleurs innocente et naïve, le parrain en jogging blanc et débardeur, les jeunes loups dans leurs bagnoles, la mafia présentée comme une véritable armée… Mais ils jouent aussi à les détourner. Le récit prend une embardée, Salvo séquestre la jeune femme et sans que tout cela ne soit développé, Salvo s’enfonce dans une sorte de comédie domestique. Un peu comme si le film se demandait quelle place tenir au monde… ce qui marche alors beaucoup moins bien.

Trois unités thématiques coexistent au sein du film : le thriller, la Salvo 7 comédie sociale et le mélodrame. Comme dans toute opération chirurgicale délicate, la greffe ne prend pas très bien et le film se perd un peu en cours de route ou perd de vue son enjeu principal : pendant tout le film, Salvo ne mange pas. La nourriture est autant un souci banal du quotidien qu’un besoin du corps essentiel et peut-être en Italie plus qu’ailleurs ; au contraire de l’Angleterre, par exemple, dont on attend encore un grand film sur les scones.

Salvo refuse donc continuellement l’assiette que lui amène le couple de Palermitains l’hébergeant contraint et forcé insidieusement par un système mafieux. Une organisation de l’ombre montrée ici en pleine lumière, subtilement évoquée au détour de deux, trois esquisses. Armée de la nuit, toujours éveillée, sans cesse sur le qui-vive ; cette vision de l’Italie moderne, Fabio Grassadonia et Antonio Piazza tentent de l’incarner via leur personnage principal.Salvo 1

Ce n’est qu’au bout de son récit que le personnage s’assied enfin pour rompre le pain avec celle qu’il a sauvée et pourtant séquestrée. Il mange enfin pour la faire manger, elle. C’est une très belle idée et le film aurait dû s’arrêter là dans la fuite des amants au cœur d’une carrière, de nuit. Si on fait abstraction du dernier plan démonstratif et en trop, Salvo est très prometteur en ce qu’il conforte l’attente du prochain film de Fabio Grassadonia et Antonio Piazza, avec l’espoir qu’ils sauront cette fois se départir des références et lourdeurs qui empèsent parfois celui-ci.

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