Retour à la Forteresse

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La réaction de Paulo Branco au dernier film de Fernand Melgar a le mérite de dépasser le propos documentaire du film et de son réalisateur. Et de tomber justement sur ce qu’il y a de plus efficient. Briser le consensus, dans le monde ou dans la critique, c’est créer une visibilité. Créer une visibilité sur ce qui est, sinon occulté, tout au moins confiné à des interstices politiques de non-visibilité (les centres de rétention ; la détention transitoire…), et c’est finalement pointer la réalité que le film tire de sa matière même, dans sa factualité. L’erreur de Branco et l’insuffisance de Melgar résident non pas dans la valeur des jugements qu’ils s’opposent et à propos desquels ils s’affrontent autour du film, mais dans le fait qu’ils sont passés à côté de ce que libère, peut-être malgré lui, le documentaire.

Je n’ai pas vu Vol spécial mais je viens de voir La Forteresse (2008), le film que Melgar consacre à un centre d’hébergement pour demandeurs d’asile – les fameux « requérants ». Cependant, il faut avouer que l’écho de la polémique festivalière résonne jusque dans la manière dont Melgar filme, qu’elle contienne ou non l’intention de l’auteur (1). Le film excède celui qui croit le diriger, cela, Branco devrait effectivement en être persuadé.

Il y a un postulat qui fonde les conditions de possibilité du film, de même que celles de Vol spécial, et qui dévoile malgré les dispositifs, malgré l’aspect documentaire des captures, malgré tout, la supercherie qui est opérée dans les images qui nous sont exposées. Retournons aux premiers plans du film La Forteresse, à cette origine qui ici, justement, en est une, puisqu’il s’agit là de la première instance à laquelle sont confrontés les «requérants». Il y a cette fausse effraction : Securitas ouvre les portes ; laisse passer la caméra ; referme derrière elle. Il n’y a pas d’intrusion, car la caméra précède les regards ; participe à l’exposition ; façonne le discours, d’un côté comme de l’autre ; celui du personnel encadrant, social ou sécuritaire. Mais alors, quelle duperie est mise en œuvre à la lumière de ce soubassement ? Celui d’une pitoyable comédie, d’une abjecte compassion : ces mises en scène conditionnées par une police des attitudes et des comportements. Bien sûr, tout cela est mesuré, relativisé par le stade de la procédure auquel se situe La Forteresse – ce n’est pas le terme du voyage, comme pour Vol spécial. Ici, il ne s’agit pas (encore) de la rétention transitoire, en attente de l’inexorable retour vers le lieu fui. On est au début de la procédure ; il y a encore l’espoir, si espoir il peut y avoir.


Néanmoins, après le dernier film de Melgar, après les mots de Branco et l’envolée de la polémique, il y a un fantôme qui traverse ce premier documentaire. La Forteresse s’en trouve occupée – pré-occupée – comme si l’éclaboussure de la dispute allait à rebours, se collant à une réalisation qui touche, peut-être plus dans sa forme que dans son fond, aux mêmes achoppements et élève de similaires interrogations.

En effet, on est frappé par la manière dont le réalisateur isole les individus, les sortant du contexte pour montrer leur humanité, leur mesure, leur douceur quelquefois. Bien sûr, ici, il ne s’agit pas de matons. Ce centre n’est pas encore celui où se conclura le périple des « requérants ». La tragédie est seulement en puissance dans La Forteresse : elle n’a pas encore épuisé les possibilités de l’avenir. Il y a encore une ouverture, aussi mince puisse-t-elle paraître. Mais il faut remarquer que cette première instance, si elle n’a pas la même portée ou le même sens que le centre de rétention de Vol spécial, en possède déjà la funeste destination ; ce qui en sera le terme tragique et qui se trouve relayé dans la dernière réalisation de Melgar. La Forteresse contient Vol Spécial comme sa potentialité.

Mais si Melgar restitue cette part d’humanité qui habite les individus vivant dans ces espaces inhumains, là n’est pas réellement le sens ou la révélation du film. Réduire le documentaire à sa manière ne rend pas compte de ce qu’il y a proprement en lui.

Ce qu’il y a ; ce autour de quoi se tisse le film ; ce qui compose avec lui, malgré lui, c’est cette impossibilité de rendre visible ce qui ne doit pas l’être. Loin d’un jugement politique, c’est un écueil politique autour duquel semblent graviter les deux films de Melgar: l’impossibilité politique de pénétrer in utero les mécanismes dans lesquels se trouvent entraînées des milliers d’existences. Il s’agit d’une des strates de ce réel sur lequel semblent miser Melgar et Waintrop (2) ; un de ces interstices que paraît ignorer la vitupération de Branco. Cet angle mort dans lequel échoue la prétention documentaire : ne pouvoir pénétrer ces lieux qui n’ont pas de visibilité, ces lieux dans lesquels les corps, les personnes, les identités ne possèdent pas d’existence.

Oui mais voilà, la fameuse démocratie suisse assume sa non moins fameuse transparence en ouvrant ces centres au regard du documentariste, chose que l’on ne saurait imaginer en France tant cet impératif de non-visibilité y est règle d’or. Mais à quel prix ? Au prix d’un d’un biaisement, d’un truchement forcé. Au prix de faire « une bonne image », une bonne figure. D’être paternaliste jusqu’à la nausée ; de montrer les bons traitements et les bonnes attentions ; d’exacerber la dimension « humaniste » des comportements et des conduites à suivre. L’autre côté, celui des « requérants », à une extrémité ou l’autre de la procédure, tire également profit de cette exposition, bien que cela soit moins quantifiable – si ce n’est dans la suite. Les enjeux sont partagés : chaque partie a son intérêt devant l’œil mécanique, et filmer un centre d’hébergement ou un centre de rétention revient à vouloir couvrir de son regard une image qui est réellement impossible.

L’enjeu majeur est bien évidemment politique. Et c’est ce qui déborde de l’image. C’est ce qui figure hors-champ mais qui, pour autant, ne peut être totalement évacué. Malgré les apparences, malgré les rôles composés, les bonnes attitudes envers les « requérants » ou les « pensionnaires » : filmer ces lieux et ces personnes, d’un côté du pouvoir ou de l’autre, c’est entrer dans un rapport de truchement qu’il faut obligatoirement feindre d’ignorer. Sous peine de ne pas comprendre, de ne pas saisir la vérité politique qui se dégagerait de ces images ainsi tronquées. Cette vérité, quelle serait-elle finalement ? Celle de l’impossibilité de construire une image réelle de ces institutions, de ces lieux et de ces individus, de leurs rapports et de leur fonctionnement.

Lorin Louis (novembre 2011)

La forteresse, sur Arte+7, jusqu’au lundi 02 avril 2012 : ici

(1) Pour des précisions quant à la nature de la polémique qui a entouré le film de Melgar, cf. http://www.spectresducinema.org/?p=1639 .
(2) http://cinoque.blogs.liberation.fr/waintrop/2011/08/vol-sp%C3%A9cial-insult%C3%A9.html

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