Redoubler d’attention: autour du voyage temporel

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Noémie Lvovsky n’a pas refait Peggy Sue Got Married. Elle se souvient peut-être l’avoir aimé. Comme beaucoup, comme certains. Et au fond, qu’est-ce que ça peut bien nous faire  ? Dans Camille redouble, le personnage de Noémie retourne en 1985 ; et, en 1985, Peggy Sue n’est pas encore sorti. Laissons ces querelles de bénitiers ou ces suspicions de remake inavoués (ou de droits inavouables) à ceux qui s’y intéressent en feignant de s’en désintéresser.

Il n’y a pas lieu de parler de remake ou de copie ou de ré-édite. La réponse est dans le titre. Noémie Lvovsky a redoublé Peggy Sue. Elle ne l’a pas refait : elle l’a redoublé. Redoubler ce n’est pas « remaker », refaire ; redoubler, c’est réaliser à nouveau la même chose différemment, c’est emprunter un chemin familier conscient de revisiter ses pas. Lorsqu’on remake, on reprend à zéro, on part d’une tabula rasa qui élimine la conscience de ce qui a été fait auparavant ; ou, du moins, on souhaite vivre dans l’illusion que ce qui nous précède n’existe pas. C’est le principe du remake, cette idée que ce qui a été avant n’est plus le temps que l’on refait.

 

Pour autant redoubler, ça n’est pas reproduire ; redoubler, ça n’est pas exact, ça n’est pas précis. Redoubler, c’est être conscient qu’on refait à nouveau comme sur une route enneigée on mettrait ses pas dans les pas d’un autre pour arriver au même endroit ; là où reproduire serait comme apporter un pendant, une copie plus ou moins conforme. Reproduire n’est-ce pas dès lors faire la même chose ? Une idée injustement partagée où le principal souci serait de refaire exactement le « même » de cette même chose.

Le meme est une unité de mesure dans la discipline fascinante que l’on appelle mémétique. Cette science entend étudier la culture comme l’on étudie les gènes en biologie, à ton gène répond mon meme, à ta génétique répond ma mémétique. C’est l’alliage du grec mimesis, ici compris dans son sens large d’imitation ou de représentation conforme du réel, avec celui du gène qui a donné naissance au meme.

Sur Internet les memes sont devenus des bannières de ralliement, des prétextes à de l’humour facile ou sarcastique. Pêle-mêle on y trouve la reprise, le détournement de motifs, de photomontages mais ce peut être aussi des vidéos modifiées, altérées, adaptées ou bien juste redoublées ad nauseam. Ce sont ces mêmes photos de chat que l’on s’envoie par e-mail ou bien des captures d’écrans devenues icônes ou encore les moqueries dont Charlie Sheen est devenu la victime après ses élans maniaco-dépressifs. Enfin, on trouve parmi ses meilleurs exemples un voyage temporel tout à fait stupéfiant. Une petite vieille, octogénaire zélée, s’est mis en tête de restaurer un portrait du Christ dans une église de Borja. Son travail pictural a donné naissance à une sorte de portrait un peu flou, très léger, genre figure aérienne très amusante.

Au départ, elle serait venue, toute seule et sans rien demander à qui que ce soit, remonter le temps et offrir à un tableau vieilli par les années une restauration digne du grand J. Mais pour que l’on puisse parler de restauration, il eut fallu alors que les craquelures, les fissures, les fausses teintes et l’âge du portrait original se soit effacé, au lieu de quoi le tableau original du pauvre peintre Martinez s’est transformé en un dessin coloré d’une petite vieille pieuse aux intentions nébuleuses (les amateurs de films d’horreur en tout genre, de toute façon, savent déjà qu’il faut toujours se méfier des intentions des petites vieilles pieuses).

 Sur Internet, le tableau restauré est devenu une sorte de sensation et a donné naissance à toute une série de déformations, recolorisations, moqueries… Il faudrait un jour interroger les mécanismes qui produisent ces phénomènes de masse, les réseaux qui les permettent, les intentions qui les portent.  Pourquoi tel objet est-il devenu un « meme » ? Qu’est-ce qui fait que l’on prête attention à tel objet plutôt que tel autre ?

Revenons-en à Camille redouble où le besoin d’attention se fait incessant : redoubler d’attention, c’est une vraie expression française, ç’aurait d’ailleurs pu être le titre du film. Camille n’est pas angoissée par son retour dans le passé, elle en est ravie ; et rarement Noémie Lvovsky aura été aussi solaire. Revivre le passé, c’est l’occasion de le redoubler, de lui donner une texture plus épaisse ou bien dissemblable.

Ce que l’on n’a pas pu dire à ses parents par faute de temps, d’envie ou d’inadéquation : Camille peut le faire. Redoubler d’attention, c’est justement faire ce qu’on aurait eu envie de faire sans l’avoir fait avant mais avec l’occasion de le faire à nouveau.

Souvent, le montage de Camille redouble est fait de jump-cuts bien tranchés comme si on passait d’une prise à l’autre au tournage, d’un plan à l’autre au montage ; comme si les scènes avaient été redoublées de quelque chose. Tout le film est traversé de cette attention à redoubler l’acte fondateur ou bien l’événement.

 Ces jump-cuts sont la partie la plus visible du redoublement, d’une certaine manière ils en sont l’illustration la plus flagrante.

Les actes et leurs conséquences sont là, l’événement s’est bien produit (je serai malheureuse avec cet homme ; je perdrai mes parents, la vue ; je donnerai naissance à un enfant… la liste peut s’allonger) – ou plutôt, confirme qu’il va se produire – et l’artifice du film ne peut que redoubler l’événement. Jamais l’altérer.

Sorti quelques mois après, Looper de Rian Johnson adopte un point de vue plus pragmatique. Ce que l’on change altère le passé, le présent, le futur. Ici aussi, le voyage temporal est un prétexte narratif sur lequel il ne faut pas trop s’attarder, ce qui donne d’ailleurs lieu à une belle scène où les deux itérations d’un même personnage se font face dans un café.  Il est évident que Rian Johnson cherche à esquiver l’exposition/explication. Le récit doit avancer et doit avancer vite.
Là où Looper nous intéresse c’est qu’il met en lumière le plus grand défaut de Camille redouble, son incapacité à rendre le trouble identitaire qu’il pourrait y avoir à retrouver son « soi », alors autre. Lorsqu’Old Joe se retrouve face à lui-même, jeune, Young Joe, cette rencontre provoque une vertigineuse réécriture de ses propres souvenirs.

Le passé de Old Joe que nous avons aperçu au détour de quelques scènes très brèves, n’est déjà plus (bien évidemment) mais n’existe pas non plus comme alternative puisque le film en devenir efface sa mémoire à mesure que le récit avance. Looper se réapproprie un gimmick scénaristique (tout le film est construit sur une idée rapidement, disons, déboulonnable) pour en faire une exploration de choix moraux, humains et fondateurs. C’est ce qui lui permet de quitter le giron de la tarte à la crème en matière de science-fiction vers une lutte pour des valeurs.
Chez Lvovsky, aucun trouble identitaire ne survient, aucune réminiscence ne pourra changer quoi que ce soit. Peut-être parce que dans un cas, il s’agit d’une Française fantasmant un film américain (le lycée John-Huguesisé ; les posters de la chambre d’adolescente ; le tournage de série Z sanguinolente ; le matériau à l’origine du film…) et que dans l’autre c’est un Américain jouant de l’Americana (la route ; les grands espaces du western et le personnage de Kid Blue ; la prédominance/menace de la Chine ; les champs…)

Camille redouble et Looper s’efforcent de penser la dualité entre parents et enfants, nous interrogeant sur le mode de fabrication des souvenirs. L’enfance est-elle un buvard où les taches d’encre se succèdent ? Les souvenirs sont-ils une éponge que l’on peut gorger puis dégorger de liquide à mesure que la vie avance ? Un souvenir s’arrête-t-il avec un récit ? De quoi une mémoire est-elle faite ? Comment la réécrire ?

Enfant, j’aurais souvent souhaité altérer les évènements et inverser le cours de choses. En me concentrant très fort, j’essayais de faire surgir un lutin qui irait voler mon devoir, effacerait mes graffitis, échangerait mes cahiers. Ça ne se produisait jamais mais je ne perdais pas la foi.

Quand j’allais encore à l’école, la menace c’était le redoublement. Et pour tous les autres enfants qui ne suivaient pas, ne voulaient pas suivre ou bien avaient décroché, redoubler c’était cette espèce de couperet. Revivre un truc dont on n’était pas sûr d’avoir, de toute façon, envie, besoin, je sais pas, il faudrait trouver.

Mais on s’en foutait. Parfois, on faisait croire qu’on s’en foutait, parce que ça rend plus fort et puis, aussi, souvent – pas pour tous – on s’en foutait vraiment. Et c’était peut-être aussi ça le malheur. Dans Camille redouble, on s’en fout aussi de savoir pourquoi on est revenu en arrière, dans le passé. Quand on en parle c’est pour en rigoler, un peu trop même, c’est véritablement la faiblesse du film de ne finalement pas faire grand-chose de ce procédé scénaristique voué à ne rester qu’un procédé artificiel.

Aujourd’hui, l’Éducation Nationale préfère dire « maintien » plutôt que redoublement. Mais maintenir quelque chose ça n’a rien à voir avec redoubler.

Maintenir c’est tenir en suspens un état, le laisser à un niveau quelconque. Camille maintient, ç’aurait été trop laid.

Simon Pellegry

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