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Oncle Boonmee

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Un couple parmi d’autres est allé voir Oncle Boonmee. Récit.

Elle pousse difficilement la lourde porte de sortie et vacille sous le poids de l’intense lumière blanche. Il lui emboîte le pas. Elle sent dans son dos les frémissements d’un ricanement prêt à jaillir et qui annonce probablement une pauvre vanne moquant la faiblesse physique bien connue des bonnes femmes. Avait-il compris qu’elle n’était pas d’humeur ? Toujours est-il que pour une fois, il s’abstint. Avant même que les lumières de la salle de cinéma ne se rallument, elle avait bien compris qu’il était d’humeur sarcastique. Lui, de son côté, avait aussi senti qu’elle avait été émue, très émue par le film. Mais qu’il ne s’avise pas de parler de sentimentalisme, ça la mettrait très en colère. Les noms thaïlandais achevaient lentement leur ascension. Ils restaient silencieux, face à la toile, sans se regarder. Ils se connaissent assez pour n’avoir pas à se dire les choses dans la seconde. Après avoir aussi sagement attendu la fin du générique, il avait attrapé sa veste. C’était évident, elle, n’avait pas envie de se lever, pas envie de quitter l’écran. À la fin du film, le vieil oncle mourant retourne dans une grotte qui pouvait fort bien symboliser le ventre d’une mère. Retour aux origines, etc. Le vieil oncle se recroqueville contre une des parois pour laisser s’écouler les dernières gouttes de vie qui lui restent. Comme par mimétisme, elle s’était repliée au fond de son siège, presque en chien de fusil, comme un enfant prostré serrant très fort son doudou en suçant son pouce. Et comme le vieillard, elle se sentait en sécurité dans cette grotte de cinéma. Probable, qu’elle aurait voulu ne jamais en sortir. Mais les lumières ont fini par se rallumer et les agents auraient fini par la mettre à la porte, parce qu’autrement il faudrait payer plusieurs fois pour voir plusieurs fois le même film et elle n’avait pas « La Carte ». Bonne fille, elle s’était dirigée vers la sortie. Lire la suite »

La nuit remuante d’Oncle Boonmee

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« Yeux clos, yeux écarquillés. Yeux clos écarquillés. » (Beckett)

Il y a des films comme ça, dont le souvenir restera indissociable du contexte dans lequel on a croisé leur route. Ils font dès lors partie de notre vie, de nos souvenirs, au même titre que n’importe quel autre événement marquant qui deviennent les jalons de notre mémoire. Quand on les revoit ou qu’on y repense, on se dit immédiatement : j’étais avec telle personne, à tel endroit, je venais de faire ça et j’étais dans tel état d’esprit. Mais comme dirait le spirituel Vialatte que je parcours en ce moment : « Les événements ne sont rien. Ce qui compte, c’est leur légende. La façon dont on les raconte ». Lire la suite »