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Or, les murs

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Hier soir, j’ai vu en avant-première un documentaire, Or, les murs de Julien Sallé.

Si j’aimais donner des notes aux films, si je le faisais, je ne saurais pas comment noter celui-ci. Trop de critiques me sont venus à l’esprit. Des incertitudes, des manques. Mais comme il m’a beaucoup plu, comme j’ai envie d’écrire dessus et de le défendre, je suis très contente de ne pas aimer noter les films.

Or, les murs se passe en partie dans les murs du quartier maison centrale du centre pénitentiaire de Clairvaux. En partie seulement. Il se passe aussi ailleurs, dans l’abbaye de Clairvaux, dans la nature. Le film accompagne le déroulement d’un atelier d’écriture inhabituel : sur des textes de détenus, filmés exclusivement de dos, un compositeur de musique crée une œuvre chorale jouée à la fin du film dans une chapelle de Clairvaux. Le film suit simplement cette démarche de composition.

Le compositeur, un homme sympathique et timide, est le personnage principal du film. Il tient le rôle d’un passeur. Malheureusement, sa présence ne donne aucun écho à la force des mots des détenus. Le réel fil directeur est la composition elle-même. La musique émerge toute seule des textes que les détenus lisent au compositeur. Le film aurait sans doute pu se passer de son corps pour déployer sa réflexion sur l’être humain privé de liberté.

Sur des plans fixes et frontaux de l’abbaye abandonnée de Clairvaux et de la nature qui entoure la prison, la musique surgit peu à peu. Elle porte les mots des détenus hors des murs de la prison. Une musique chorale, qui rappelle de loin en loin les tonalités grégoriennes. Il est question de spiritualité et de religion. L’écueil était proche, de penser la prison comme le lieu de l’amendement, de la rédemption. Mais il n’est pas question de morale ici. Juste d’espace, fermé ou ouvert, et de mots pour en sortir. Les quelques réflexions des détenus sur leur emprisonnement montre qu’il n’y a que ça, le désir de liberté, d’humanité, et de combat. « La liberté, c’est une question d’adhésion. » Ils ne le savent pas, là-haut, mais ce détenu qui écrit et parle si bien est libre. Eux ne le savent pas, mais lui le sait.

Ici, à Clairvaux, les oiseaux viennent picorer sur les rebords des cellules, et les chevreuils se montrent sous les fenêtres, offrant de presque trop simples et trop belles métaphores.

On est très loin des prisons de Un prophète, de Hunger, ou de Bronson. Des pénitenciers de fiction et de peur. Le couloir ici ne ressemble à aucun autre couloir de prison que j’ai pu voir. Simple, orange, propre. D’autant plus implacable.

À la magnifique musique chorale ne répondent pas assez souvent les plans frontaux de Julien Sallé. Par deux fois, je les ai vus, ceux qu’il avait certainement en tête : la découpe d’une fenêtre sur le sol terreux et chaotique de l’abbaye, les pierres rugueuses et humides d’un sol ancien. J’y ai deviné la matière, et la lumière, la picturalité, un tableau. C’était fugitif. Mais suffisant pour sentir ce que cela aurait pu être. Ce que cela aurait pu être si les contraintes d’un tournage en prison n’avaient pas rendu impossible tout travail sur la lumière.

Le concert de la fin du film est émouvant. Mais le plan des prisonniers de dos, assis devant l’écran qui le diffuse dans la prison, l’est encore plus. Ce sont les auteurs, auxquels leur texte revient, libérés par la musique. Les mots, et le cinéma, qui permettent de franchir les murs…

Or, les murs est un beau film pas tout à fait réussi, qu’il était bon de voir au milieu de toutes ces fictions de prison violentes et enfermantes…

Adèle Mees-Baumann

Julien Sallé a réalisé Shon, Saison et Dans l’ombre d’une ville. On peut trouver sa biographie sur le site suivant : http://objets.echange.free.fr/?browse=Julien%20Sall%C3%A9
Thierry Machuel, le compositeur, a notamment composé la musique de films de Arnaud Des Pallières. Son site personnel : http://www.thierrymachuel.com/
Le film Or, les murs sera édité en coffret, accompagné de la musique et des textes, par le label Aeon (2010)