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Singularités d’un jeune homme (blond) – Personnages immobiles dans un train – Les fantômes du désir

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« – Il est mort ce temps-là.
- Oui. Un temps qui sépare un autre temps qui avec le temps devient maintenant présent. »

Viagem ao Principio do Mundo – Voyage au début du monde

Singularités d’une jeune fille blonde n’est-il qu’une fable de moraliste sur le thème de la vanité des passions, le piège des apparences et les illusions de la jeunesse ? Est-il le fait d’un vieil homme un tantinet réactionnaire et misogyne, pour qui la femme (la Femme) ne serait que fallacieuse séduction, piège vénéneux, leurre du sublime? Autrement dit Oliveira a-t-il, comme on peut le penser de Rivette (dont les 36 Vues du pic Saint-Loup ressemblent au pâle souvenir fatigué des audaces de Céline et Julie), remisé au fil des ans une grande partie de sa radicalité pour verser dans la gestion de patrimoine et le cinéma de festival ? Pourtant, qu’est-ce qui peut pousser cet homme de cent ans à tourner autant, deux films par an, si tel est le cas ? Cette incroyable activité témoigne bien plutôt d’un sentiment d’urgence à faire œuvre à l’approche de l’heure finale.

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Singularités d’une jeune fille blonde

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Le dernier Oliveira ? Oui, j’y suis allé. Pensez-vous, j’avais raté tous les précédents et on m’avait assez répété que le maître était né en même temps que le cinéma pour ne pas rater celui-ci sans éprouver un insurmontable sentiment de culpabilité. Alors sans trop savoir à quoi m’attendre j’y suis allé comme si c’était un devoir pour moi, comme on rend visite à un vieil oncle qu’on sait très respecté dans la famille mais qu’on a encore jamais eu l’occasion de saluer. Sans doute la raison de ma visite était-elle mauvaise et sans doute ne devrait-on jamais rien faire sans être poussé par une curiosité naturelle, un désir profond et personnel d’aller voir par soi-même.

Singularités d'une jeune fille blonde

Alors, voilà, la réponse est partie, très claire, à la sortie : je n’ai pas aimé « le dernier Oliveira ». Plus tard, j’avais seulement envie de m’en moquer gentiment avec les mots cruels qui me venaient à l’esprit : coquetteries, mignardise… Dès le début, la manière d’introduire le récit m’a déplu. Le héros, Macario, entame le récit des infortunes de sa vertu, dans un langage châtié, presque précieux. Il parle à sa voisine dans un train, filant à toute vitesse. Cet espace public, moderne et plutôt froid entrait pour moi en dissonance avec le reste du film, dont les décors alternativement luxueux et dépouillés évoquent une histoire très théâtrale, hors du temps (la présence de l‘écran plat sur le bureau du comptable paraît ainsi presque incongrue). J’aurais donc plutôt imaginé notre héros s’épanchant auprès d’un ami ou d’un proche dans une chambre, un salon intime, un cocon ouaté propice aux confessions.

Mais il est vrai également qu’Oliveira précise au tout début, en voix off, que « ce que tu ne peux raconter à ta femme ou à ton ami, parles-en à un étranger » (de mémoire). Le problème posé par cette introduction ne résiderait donc pas dans la cohérence esthétique avec l’ensemble mais serait plutôt d‘ordre purement narratif, psychologique : pourquoi le héros ne peut-il pas raconter son histoire à un proche ? L’humiliation subie est-elle telle que le jeune homme n’ait plus qu’à fuir et refaire sa vie loin du regard des gens qu’il a pu côtoyer jusqu’à présent ? Si c’est le cas, alors le jeu plat et inexpressif du petit-fils d’Oliveira n’en laisse absolument rien paraître. De plus, en toute logique, les décisions du personnage sont si radicales que nous serions en droit d’attendre quelque effroyable dénouement. Or, c’est d’une souris que le film finit par accoucher…

J’ai donc tiqué sur une telle amorce, mais bon, la valse des flashbacks s’est tout de même mise en branle… Et Oliveira d’orchestrer cette histoire de rencontre amoureuse déçue avec une économie dramaturgique qui vire au rachitisme, un sens de l’ellipse qu’on peut aussi bien appeler concision mais qui étouffe et tue dans l’œuf tout l’intérêt et l’empathie que j’aurais pu éprouver pour son jeune homme. Impossible pour moi de saisir ce qui se joue dans les rêves de mariage du jeune couple si je n’ai pas vu avant comment se manifeste leur amour, leur complicité, ce qui rend nécessaire à l’un la présence de l’autre. Sans cet effort préalable, le petit pied dressé par le plaisir demeure à l’état de cliché, de vignette certes suggestive mais aussi purement illustrative. Pendant tout le film, nous n’avons affaire qu’à deux jeunes et fringants chiens de faïence.
Je n’ai jamais pu percevoir la sève des personnages, ce qui se cache vraiment derrière ces artifices, derrière cet éventail et ces cadres picturaux si élégants. Ce n’est pas tant les « singularités » (d’ailleurs, je n’en vois qu’une) de la blonde que j’aurais voulu saisir mais plutôt son caractère, son histoire, les expressions de visage qui trahissent ses pensées… Toutes sortes de détails qui font d’un personnage autre chose qu’un archétype et qu’Oliveira a ostensiblement lissés pour qu’il ne reste qu’une image, un trompe-l’œil qu’il s’agira in fine de percer d’un coup de scalpel certes malicieux et teinté d’une certaine ironie mais qui détruit tout le reste, qui réduit tout le film à un décor de théâtre sans vie.

Et puis, cette simplicité quasi enfantine des enjeux, ces cadres millimétrés, cette symétrie de l’espace du film… Tout était si bien agencé pour que les rouages de l’illusion nous fassent tomber sur le terrible dernier plan du film… Sauf que j’ai peine à être pris par une montre suisse aussi parfaitement décorée et huilée. Je l’ai su très vite, que ça ne me plairait pas, et pourtant, comme souvent, je suis resté, par respect pour les « intentions de l’auteur » et aussi parce que parfois, un mauvais film (ou du moins un film qu’on sait ne pas aimer) peut être sauvé par un plan, un détail. Et là, alors que j’aurais pu aimer ce fameux dernier plan qui fait planer une ombre angoissante sur tout ce qui a précédé, et bien, je ne l’ai tout simplement pas vu. Je l’ai escamoté au point de ne pas le reconnaître en découvrant un photogramme dans la presse, ce qui ne manqua pas de me surprendre. Je ne me souvenais pas avoir dormi et c’était sans doute la première fois qu’une telle amnésie « sélective » me frappait. Il n’y avait qu’une explication à trouver : j’étais déjà trop sorti du film pour pouvoir en considérer la fin. Dès lors, j’essayai de recoller ce plan manquant au reste de la bobine dans ma tête, comme un restaurateur méticuleux ; en vain.

Mais alors, si j’avais vu le film « complet » dès la première vision, est-ce que mon regard aurait été différent ? Rien n’est moins sûr, car en y repensant je trouve bien limitée cette revisitation dramatique d’une forme littéraire datée, le conte moral ou l’apologue ; tentative qui tendrait à démontrer une nouvelle fois, si besoin en était, que les apparences sont trompeuses et que l’amour rend aveugle. À mon sens, l’exercice aurait été profitable, si le film au lieu d’être austère, avait été drôle, truculent, plein d’emphase à la manière des contes de Voltaire. Car Macario correspond précisément à l’archétype du Candide, celui qui, poussé par la nécessité de survivre va réaliser une expérience du monde en partant du principe que les intentions de ses amis sont sincères. Aussi sera-t-il promptement trompé et désillusionné. En effet, chez Voltaire, comme chez Sade du reste, le plaisir qu’on prend à suivre les péripéties du héros vient toujours du décalage entre la simplicité béate dont il fait montre et le déluge de catastrophe, de violence et de méchanceté qui s’abat inéluctablement sur lui. Ce qui pourrait être pompeusement tragique (1) n’est, à force d’exagération et d’antiphrase que puissamment ironique et c’est aussi ce qui fait passer la pilule de l‘amère morale.

Or, si on sent que le cinéaste aspire à cette ironie-là, force est de constater que le style minimaliste et ciselé, va à rebours de l’outrance prônée par les maîtres du conte moral cités plus haut. Le voile des illusions de Macario n’est levé qu’à la lueur d’une bague dorée quand il aurait dû l’être par le fracas de, mettons, 10 000 huissiers qu’on verrait bien envahir sa maison pour s’emparer de tout ce qu’il a laborieusement acquis. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que les références citées à propos de l’auteur de la nouvelle dont est tiré le film aillent plutôt chercher du côté de Balzac et du réalisme français du XIXe siècle. Elles tirent très certainement le film vers la mauvaise direction.

Voilà, la forme, l’esthétique et la structure du film, ne correspondent absolument pas pour moi au genre littéraire auquel le récit semble se rattacher. Au final, si je suis le seul à ne pas avoir aimé le dernier Oliveira, au moins aurais-je tenté d’expliquer pourquoi.

Raphaël Clairefond

(1) C’est cette lourdeur du Two Lovers de Gray, si on parle d’hommes qui courent désespérément après des femmes, qui m’avait poussé à rejeter le film.

Spectres du cinéma #2 (webzine)

Spectres du cinéma #2

Sommaire #2

Autour de La Frontière de l’aube, de Philippe Garrel

Le Testament d’Orphée (balthazar claes)
Les Hautes Solitudes (Raphaël Clairefond)
Les Spectres aiment La Frontière de l’aube (Jean-Luc Lacuve)

Christophe Honoré : la fade personne (Raphaël Clairefond)

Le cinéma de Rabah Ameur-Zaïmeche

Entretien avec Rabah Ameur-Zaïmeche
Les films du milieu de Rabah Ameur-Zaïmeche (Jean-Maurice Rocher)
Horizontalité et verticalité (chez Rabah Ameur -Zaïmeche) (Simon Pellegry)

Compte-rendu de la table ronde autour du livre de Jacques Rancière, Le Spectateur émancipé

Réflexions autour de la langue dans le cinéma français

Autour d’Entre les murs (Raphaël Clairefond)
Traitement spécial de la langue (à propos de La Question humaine de Nicolas Klotz) (Lorin Louis)

Que veut le cinéma (selon Slavoj Žižek) ? (Jean-Maurice Rocher)

Le vieil homme et la mer (autour de Christophe Colomb, l’énigme) (Jean-Maurice Rocher)

Du mépris aristocratique chez certains chevaliers (autour de The Dark Knight de Christopher Nolan) (Simon Pellegry)

Hunger

Révolte (Jean-Maurice Rocher)
My Magic / Hunger : Il faut souffrir pour être digne (Raphaël Clairefond)

Critique / compte-rendu de la soirée d’ouverture du Festival du cinéma allemand (Simon Pellegry)

À l’Action Christine (Adèle Mees-Baumann)

La critique soufflée (Pourquoi pas se marrer de la critique en temps de détresse) (borges)

Cahier critique

Appaloosa de Ed Harris (Raphaël Clairefond)
Dans la ville de Sylvia de José Luis Guérin, Contemplation… du beau (Gregory Ghersy)
Frangins malgré eux de Adam McKay (Lorin Louis)
Home de Ursula Meier (D&D)
Kurt Cobain, About a Son de AJ Schnack (Lorin Louis)
Standard Operating Procedure de Errol Morris (Lorin Louis)

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