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Proust, Rosebud et le monolithe

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Une différence essentielle entre Welles et Kubrick pourrait être figurée par les « objets » les plus fameux de leur cinéma : le monolithe (de 2001) et le traîneau – Rosebud (de Citizen Kane) ; dans un cas, l’objet mène à une renaissance, à une nouvelle enfance ; dans le second, il ferme définitivement les portes du passé et de l’avenir. Tout est fini. Il est trop tard. Les personnages de Welles n’ont pas de seconde chance, contrairement à ceux de Kubrick, à la fin des films de qui on trouve presque toujours une ouverture vers l’avenir symbolisé par l’enfance. Je pense à la fin de Spartacus, à celle de Shining, mais même ses films qui semblent sans espoir, s’achever avec l’échec du héros, contiennent une manière de promesse ; Barry finit très mal, mais une date sur le document que signe lady Lyndon marque la fin prochaine de l’aristocratie.

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Le Rosebud de Kane, c’est un peu « le pan de mur jaune » de Bergotte, tous deux meurent conscients de l’échec de leur vie, de leur création, ou mieux peut-être, l’un de ces objets qui contiennent notre passé, notre promesse d’éternité, mais que nous manquons, parce qu’il appartient au hasard que nous les rencontrions ou pas.

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« Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour nous jusqu’au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous trouvons passer près de l’arbre, entrer en possession de l’objet qui est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt que nous les avons reconnues, l’enchantement est brisé. Délivrées par nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous. Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchions à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas. »
(Proust)

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L’orange est proche, par Georges Perec

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Ce texte est d’abord paru en octobre 1972 dans le numéro 3 de la revue Cause Commune, fondée par Jean Duvignaud, Paul Virilio et Georges Perec.

Je n’ai pas envie de parler d’Orange mécanique comme on parle d’un film : ce film ou un autre, monnaie d’échange culturelle, meuble de conversation. Vous avez vu Orange mécanique ? Il faut. C’est formidable. Jamais Stanley Kubrick n’a fait montre d’une pareille maîtrise. Ni d’en disséquer quelques séquences, quelques mouvements d’appareil, quelques détails des décors, ce que j’aime, ce que je n’aime pas, les points forts, les points faibles. Je n’ai pas davantage envie de parler de ce qui, dans ce film, est pourtant manifestement suspect : une certaine roublardise, sa complaisance au sadisme, son aspect souvent racoleur : ce qu’il veut montrer, démontrer, démonter, n’est-ce pas ce dont il s’est d’abord nourri ? Produit de consommation au goût du jour, va-t-il inspirer la mode, les publicitaires, les décorateurs ? Va-t-on lancer sur le marché des statuettes et des faux nez phalliques ? Dans combien de temps (si ce n’est déjà fait ou en train de se faire) équipera-t-on nos nouveaux drugstores de tables et de pièges analogues à ceux du « super-milk-bar » ?

Ce n’est pas qu’aucun des points effleurés ci-dessus me semble inutile ou futile, ce n’est pas qu’Orange mécanique ne soit pas d’abord un film, ni que je n’aie eu, en le voyant, quelques réflexes de cinéphile (un travelling à se mettre genoux devant, etc) ; ce n’est pas davantage que j’ignore ou méprise le langage cinéphilique, j’en fais au contraire grand usage. Mais le choc qu’a déclenché en moi la vision d’Orange mécanique, s’il a été le point de départ de quelque chose qui pourrait ressembler à de la réflexion (chose d’ailleurs assez rare, pour moi, au cinéma), cela ne s’est certainement pas passé dans le domaine de l’esthétique, de l’esthétisme, ou de la sociologie de l’art. Lire la suite »