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Like someone in love

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On ne fait pas suffisamment l’éloge des menteurs. On dit au menteur d’arrêter de raconter des histoires : « Tu mens. Dis la vérité maintenant. Parle ! » Mais qui fait des histoires, dans le cas présent ? Il faut rendre justice à l’honnêteté du menteur qui cherche à nous rendre disponibles pour autre chose que cette traque acharnée de la vérité sûre et certaine – car ils sont bien fatigants, ces faiseurs d’histoires avec leur goût dramatique du vrai, ces amoureux jaloux de la vérité qui n’ont pas idée qu’elle puisse se livrer autrement que par une scène épouvantable. C’est l’une des leçons de Like someone in love : nous reposer des histoires, grâce au mensonge. Empêcher toute histoire de «prendre», en jouant, en mentant, en biaisant – et quand vraiment les mensonges d’Akiko ne peuvent tenir plus longtemps, que sa situation se découvre dans toute sa trivialité, celle d’une petite prostituée surprise par son amant jaloux chez un vieux client, alors il est temps d’en finir : une pierre traverse l’écran, le drame va commencer, mais ce ne sera pas dans ce film-ci : « The End ».

Drame sans histoire, ou comédie sans situation ; on ne sait pas trop comment qualifier ou résumer le dernier Kiarostami, qui expose tous les éléments d’un « drame » (au sens premier d’« action ») pour l’achever net au moment précis où il menace de prendre forme. On dira, pour donner consistance à ce qui se présente moins comme une histoire que comme la possibilité d’une histoire, que Like someone in love montre « à Tokyo, une jeune prostituée développer un lien inattendu avec un veuf sur une période de deux jours » (résumé Imdb). On se demande à qui s’adresse un tel résumé : à ceux qui projettent de voir le film ou à ceux qui l’ont vu et se demandent encore perplexes ce qu’ils viennent de voir ? Toute la question, pour ceux-ci, est de savoir s’ils tiennent vraiment à suspendre cette indécision sur l’identité des personnages qui court tout au long du film et à définir exactement qui est qui dans cette histoire, alors que c’est sur cette indécision même que repose le pouvoir de fascination du film, sa sorcellerie. Lire la suite »

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Choisir un visage dans ce film. Un sur combien ? L’oubli du chiffre est sans importance : une série illimitée de visages vieux, beaux, bouffis, rudes, en larmes, illuminés… Le choix porte sur rien, un de ces visages n’en entraîne aucun ou les entraîne tous, dissemblables, singuliers, hors catégorie. Et dans ce défilé de singularités, ce qui me point, c’est ce qui me pointe, d’abord comme sur un registre et selon mes coordonnées d’appartenances et d’affiliations sociales et culturelles. La liste est reçue immédiatement par la mise en batterie de tout ce que j’ai étudié de près ou de loin, ouvertement, volontairement, ou subrepticement. Tout un discours qui m’informe au préalable. Mais il y a aussi le pointage des glissements possibles, des liens nouveaux et des déliaisons, une parole en tout cas qui trouvera plus ou moins à se transcrire en verbiages. L’injustifiable de ces figures, ce qu’elles ont de rétif et d’obtus à toute explication, est pourtant justiciable de ce pointage double-face, coup-de-force et coup forcé contre le réel qu’on appelle un choix. Tant qu’il y a décision et limitation, dès qu’un regard est porté, la pleine vision reste impossible et l’obtus se ramène à une espèce de l’obvie. Alors, dans cette longue rafale de portraits, on peut regarder ceci : qu’il n’y a rien d’irréductible dans le sensible, dans ce qu’on appelle le sensible et qui est, pour celui qui regarde, juste un passage, une position intermédiaire avec ce qui fait parole. Autrement dit, le sensible est toujours accroché à son Autre intelligible par toutes les déterminations du regard. Lire la suite »