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Mon voisin, mon tueur

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Il y a quelques jours j’ai vu le film d’Anne Aghion, Mon voisin, mon tueur, présenté hors compétition à Cannes cette année. Le genre de film que les festivals des droits de l’homme, de la concorde entre les peuples ou des libertés en tout genre doivent adorer.

Anne Aghion est franco-américaine. Elle va au Rwanda faire des films depuis une dizaine d’années. C’est le quatrième film qu’elle termine là-bas. Avant elle avait réalisé : Gacaca, Living Together Again in Rwanda ; In Rwanda We Say… « The family that does not speak die » ; et The Notebooks of Memory.

Ce quatrième film est constitué d’images tournées pour les trois précédents films, et raconte la mise en place et le déroulement des tribunaux rwandais chargés de juger les coupables du génocide de 1994, les gacaca, à prononcer « gatchatcha ».

Ces tribunaux ont été mis en place, à partir de 2001 en phase de test, puis à partir de 2005 dans tout le pays, pour faciliter le jugement des 130 000 prisonniers accusés de génocide. Il aurait fallu plusieurs centaines d’années pour juger les coupables selon une procédure administrative habituelle.

Avec les 9 000 tribunaux gacaca installés dans l’ensemble du pays, les choses vont beaucoup plus vite. Les gacaca (« herbe douce » en kinyarwanda) étaient un mode de résolution de conflits locaux, ne faisant pas partie de l’appareil judiciaire de l’État rwandais. Il semble que leur forme actuelle n’a pas grand-chose à voir avec leur usage traditionnel.

Quand vers 1998 Anne Aghion a entendu parler pour la première fois des gacaca, elle s’est dit : « Ça, c’est un film ». Elle est allée une première fois au Rwanda, pensant tourner son film en un ou deux ans, peut-être trois, et elle s’est retrouvée embarquée dans une aventure de dix ans.

Le film ne nous apprend rien sur les origines des gacaca, ni d’ailleurs sur les événements eux-mêmes. Deux cartons au début expliquent que trois quarts de la population Tutsi ont été exterminés en 100 jours en 1994, puis que 20 000 prisonniers ont été relâchés en mai 2003 et sont retournés chez eux. Pour quelqu’un, comme moi, qui n’est pas très au fait de l’histoire du Rwanda, ça n’explique pas grand-chose.

Anne Aghion filme sur une des collines du Rwanda trois femmes dont les enfants et les maris ont été tués, ainsi que l’un des 20 000 coupables relâchés. Il y a d’autres personnages. Un jeune homme, rescapé lui aussi ; un autre coupable dont on assiste au procès et au procès en appel.

Le film est sobre, assez simple, on pourrait dire « honnête » au premier abord.

Pourtant, ça ne va pas du tout. Les trois femmes sont des personnes extraordinairement fortes, mais elles n’existent pas comme personnages. Elles parlent, racontent et racontent encore leur histoire, terrifiante, enfermées dans un cadre très serré. Mais on ne sent rien. Il n’y a ni écoute ni espace pour recueillir leur parole. La réalisatrice ne parle pas kyniarwanda, et la distance, qui pourrait être juste, installée entre elle et ces femmes, n’est pas travaillée par la mise en scène de cette parole. Le seul personnage à qui la réalisatrice offre un espace, un monde et une mise en scène, c’est le coupable dont elle voudrait réussir à filmer le retour dans sa communauté. Là encore, elle échoue. On ne sent pas qu’il retourne chez lui après un massacre auquel il a participé, et des années de prison. On ne sent jamais dans l’ensemble du film ce qui étreint les personnages. Rien ne nous permet d’imaginer la vie de ces gens.

Lors des procès, aucune clé n’est donnée pour comprendre l’origine de la justice qui est rendue. Aucune mise en scène dans le film ne permet de penser la mise en scène de cette justice, ses acteurs et sa spécificité.
Lorsque le vent vient interrompre une séance, greffier, juge, procureur courant après leur réquisitoire et autre verdict griffonnés sur un papier volant, la caméra ne s’en empare pas pour en faire du cinéma, non pas que le cinéma soit plus important que les événements, mais parce qu’il me semble que les événements ne peuvent nous toucher que lorsqu’ils atteignent à une dimension sensible (c’est-à-dire esthétique). Elle est là, ne construit rien et ne révèle rien.

Je n’avais jamais autant entendu le kinyarwanda, qui est une magnifique langue. Et jamais je n’ai autant ressenti mon impossibilité à sentir ce que ces femmes et ces hommes disaient. Pas une seule fois, je n’ai compris s’il y avait de l’ironie, de la tristesse, de l’amertume, du regret, de la haine, ou un autre sentiment dans les histoires de ces gens. La traduction a peut-être tout nivelé, j’en attribue plutôt l’erreur à cette distance justement installée par la réalisatrice, qui rend simplement indéchiffrable la manière dont ses personnages expriment ce qu’ils ressentent. Peut-être aussi car la réalisatrice ne pouvait, au tournage, réagir à ce qu’on lui racontait.

Mais tout ça, ce sont des anecdotes, pour dire qu’il n’y avait pas beaucoup de cinéma dans ce film, à part une ou deux fois.

L’important est de dire que ce film évacue tout le contexte du génocide de 1994. Que l’origine de la justice filmée n’est jamais interrogée. Que la mise en scène de cette justice est prise comme un donné qui n’a été construit par personne. Il est supposé que le spectateur connaît et l’histoire du génocide, et le rôle de tous les acteurs de celui-ci, y compris les puissances étrangères. Ou peut-être est-il supposé que ça n’est pas très important. Et dans cette manière de s’en tenir à ce à quoi elle assiste, sans pouvoir en comprendre toutes les subtilités, la réalisatrice place le spectateur dans une position de doute, qui est insupportable, puisqu’on en vient à se demander, au cours de ces procès, qui dit la vérité, des victimes et des coupables.

Adèle Mees-Baumann