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Terri

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Terri (A. Jacobs)J’ai vu Terri, et j’y repense, je me demande pourquoi ce film ne m’est pas sorti de la tête. Si on s’en tenait au résumé, ça ressemblerait au tout venant des teen movies : encore une coming-of-age story, encore une histoire de freak qui fait le dur apprentissage de la vie. La bande-annonce ne cherche pas à nous en dissuader et nous présente un film qui ne semble promettre rien d’autre que ce à quoi on peut s’attendre, comme si c’était là justement ce qui nous donnerait envie de le voir (c’est se faire une bien piètre idée de notre désir) : forcément, nous dit-elle, Terri le freak connaîtra les brimades et les humiliations avant de devenir l’ami de la fille la plus mignonne du monde et tout se terminera par une leçon de vie édifiante : « La vie est tordue mais on fait tous de notre mieux ». Le résumé n’est pas complètement faux, mais c’est le ton, le rythme, qui le sont. Terri n’est pas la comédie tendre et enjouée, la petite musique douce-amère de la vie que la bande-annonce cherche à nous vendre : ce n’est pas un film drôle, c’est un film qui met plusieurs fois un peu mal à l’aise. J’ai trouvé ça parfois troublant, étonnant souvent, et pas bête du tout.

À quoi ça peut bien tenir ?

Ça tient déjà à ce que Terri n’est pas marrant, il est plutôt déprimé et le film prend cette tristesse au sérieux. Faut dire qu’il n’y a pas vraiment de quoi rire. Abandonné par ses parents, Terri vit chez son oncle, un intellectuel à la maison remplie de livres et de disques mais qui n’a plus toute sa tête la plupart du temps : c’est le gamin qui veille sur son oncle plutôt que l’inverse. Terri ne va à l’école qu’en pyjama, du moins quand il fait l’effort de s’y rendre, car il n’a pas l’air d’y apprendre grand-chose (en cours d’économie domestique, une prof enthousiaste leur apprend la bonne manière de casser un œuf contre un bol : « 1, 2, 3, crac » : de quoi passionner les foules) ; en plus de ça, comme Terri est obèse, il se fait malmener par tous les petits cons que vous pouvez imaginer. Le môme paraît avoir été déjà si malmené par la vie qu’il s’est retranché derrière une façade d’indifférence et ne semble touché par rien (« The feeling is no feeling » comme il le dit au prof de gym qui l’a cuisiné trop longtemps).

Terri a tout du freak apparemment : le type bizarre de la classe, qui se fait chambrer, qui n’a pas de copains, encore moins de copines. Mais ce n’est pas du tout ce qui intéresse le film, qui ne s’amuse pas de la maladresse de Terri, de ses pyjamas, qui ne cherche pas non plus à les expliquer, qui ne se replie sur aucune des scènes de comédie qu’on pourrait attendre avec un tel personnage. Ce qui intéresse le film, c’est bien le « freak », mais ce n’est pas le freak comme personnage ou ce qui fait de Terri un freak : c’est plutôt le « freak » comme situation, la situation « zarbie », ce que les situations ordinaires ont de freaky dès lors que Terri prend le temps de les regarder attentivement, de voir ce qu’elles révèlent de neuf, d’intéressant, pour peu qu’il se rende attentif à ce qu’elles ont d’étrange, d’inquiétant, de bizarre ou pas normal. C’est une affaire de regard, et Terri raconte l’histoire d’un indifférent qui se met à observer, à étudier. Est-ce que l’étrangeté appartient à la situation elle-même, ou est-ce que c’est seulement de la regarder plus longtemps qui la rend étrange ? Peu importe ici : ce qui compte, c’est que ce sont les situations, pas les personnages, qui se signalent par leur étrangeté, et qui font l’objet d’une curiosité, d’une attention ; leur étrangeté n’est pas jugée comme quelque chose dont on doive rire ou s’effrayer ; elle est un indice, un appel à y regarder de plus près, un signe qui commande l’étonnement, le suspens du jugement, et ouvre le champ d’une expérience, d’un apprentissage possibles.

Comment se fait-il que Terri, qui semblait d’abord indifférent à tout, se mette soudain à observer, à être sensible à ce qui l’entoure et à son étrangeté ?

Il y a deux choses qui l’intriguent : Lire la suite »