RAS

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Scène du stabilo dans Quai d'Orsay, Bertrand Tavernier

On ne connaîtrait pas le sens du mot cinéma, s’il n’y avait pas de mauvais films.

Autant le dire tout de suite : Quai d’Orsay c’est pas les fragments d’Héraclite, pas même Tintin, c’est une suite de sketches très théâtre de boulevard, avec Thierry Lhermitte qui fait son show. Il est pas nul. Il est même amusant deux ou trois fois. Mais à la longue, ça lasse, les portes qui claquent, les feuilles qui s’envolent, l’énergie speed, les formules et les aphorismes bidons, toute cette agitation maniaque du grand homme, qui nous rappelle de Funès en plus de Villepin, plus que les personnages des comédies de Hawks.

Les bons livres font souvent se lever la tête, disait Barthes. On pense, imagine, intériorise ; on dérive et rêvasse ; les mauvais films, c’est pareil, mais pas pour les mêmes raisons, on regarde le plafond, à gauche, à droite, on ferme le yeux, en se demandant ce que l’on fout dans la salle et ce que le film fait sur l’écran.

Pourquoi il a fait ce truc, Tavernier ? Quel est son but ? Quel intérêt ? Il a certainement donné d’excellentes réponses à ces questions ; elles ne doivent pas nous distraire, car, comme disait Héraclite, ce n’est pas le réalisateur qu’il faut écouter mais son film, et le film, il donne pas le sentiment de répondre à un vrai désir de cinéma, pas plus que le discours à New York d’Alexandre Taillard de Vorms ne répond à un vrai désir politique. On est loin de Mr Smith et de Capra. Les acteurs imitent des clichés. L’histoire, la 4e dimension que Marker opposait à la 3D, il n’y en a pas, pas plus que dans Gravity : un jeune type, Arthur Vlaminck, sorti de l’ENA ou d’une école au même prestige attrape-nigaud, est engagé par le ministre des Affaires étrangères pour écrire ses discours. Dans les années 1960/1970, en France, on aurait eu un thriller politique où un jeune idéaliste se serait fait buter après avoir découvert les dessous sales des relations internationales, le cinéma classique américain nous aurait donné à voir le triomphe du jeune idéaliste, représentant du sens commun, sur les institutions séparées de la croyance fondatrice de la démocratie américain. Ici, on n’a rien. Arthur Vlaminck, qui par moment ressemble à Tom Cruise, n’est animé par aucune conviction, aucune idée.

Et pourtant le sujet était riche. Encore fallait-il le découvrir, et avoir la capacité de le rendre visible par une mise en scène. Tavernier aurait pu filmer les difficultés de l’écriture, le conflit de la forme et du fond, le désir de la signature et les contraintes du monde, la généalogie d’une parole, d’un discours politique. Il n’a rien fait de tout ça, pour toutes les raisons qu’il vous plaira de nommer, et pour une, que je ne cesse de rappeler, parce qu’elle me frappe à chaque fois : le cinéma français a un rapport complètement faussé, nul, à la parole, à l’écriture, si on excepte les grands de la Nouvelle Vague, qui ont su, savent filmer les vertus cinématographiques de la parole, et de l’écriture, là même où ils font semblant de leur faire leurs adieux. Plus les cinéastes sont médiocres, ou moyens, plus ils prennent au sérieux quelques banalités sur l’essence silencieuse de l’image cinématographique. On me dira que le film parle énormément. Oui, mais ce qui est filmé, c’est, de manière satirique, le vide de la parole ; jamais elle n’est prise au sérieux, jamais elle n’est filmée comme pouvoir, comme magie, comme séduction… Des mots, des mots…

On pourrait me rétorquer que Tavernier rend compte, voire dénonce, cet état de chose, la fragmentation de la langue, ses manipulations… Je n’en crois rien. Si telle avait été son intention, il aurait pris ses distances avec le personnages de Thierry Lhermitte ; il n’aurait pas cédé au prestige idéologique de la vitesse, au fantasme de l’énergie inépuisable des grands hommes. Tout est là pêle-mêle, le savoir des experts, l’inexpérience du jeune type, le romantisme narcissique à la Don Quichotte du ministre, le monde que l’on dit ordinaire, les conflits en Afrique, en Orient, les sans-papiers, les pécheurs et leurs anchois… On ne sait pas très bien de qui, de quoi on se moque ; de qui, de quoi on rit ; avec qui. Le film est sans point de réel, sans perspective, sans affirmation. Tavernier ne décide rien, non pas par désir héraclitéen d’épouser les contradictions et les contrastes de l’être, et du cinéma, plutôt par manque de foi. À la politique des néocons, il ne parvient à opposer, politiquement et cinématographiquement, qu’un film assez con et conservateur, dans sa forme, son ton ; du mauvais cinéma français… de mecs, très éloigné de la comédie américaine classique, qui était surtout une affaire de femmes. Toutes avaient en leur centre, ou pas loin, une femme super causeuse, une fast talking lady. Ici, les femmes sont réduites à des rôles de connes, sans la moindre profondeur ou superficialité. Elles prennent tout dans la gueule, en souriant bêtement, ou tentent de jouer les putes. La plus conne étant la copine d’Arthur Vlaminck, institutrice, comme Adèle. Mais chez les plus grands, on ne la voit jamais bosser, sans doute trop occupée à lutter contre l’expulsion d’une famille de sans-papiers, dont on se demande bien ce qu’elle vient faire dans cette histoire, sinon mettre en évidence le grand cœur du ministre et la différence des mondes, l’olympe des grands hommes et nos petites vies, avec leurs soucis quotidiens, sans grandeur…

Ceux qui font du cinéma avec croyance s’appuient sur l’intelligence commune à tous, comme une cité sur la loi commune, c’est elle que Tavernier aurait dû opposer à l’agitation maniaque du personnage de Thierry Lhermitte et à son aristocratisme.

De Quai d’Orsay, autant ne rien dire si ce n’est autrement dit : RAS (rien à stabiloter), ou si peu.

Cela dit, j’aime bien Tavernier ; il est toujours très bon comédien dans les bonus DVD où, animé par une superbe conviction héraclitéenne, il sait que sans l’espérance, on ne trouvera pas le cinéma inespéré, qui est introuvable et inaccessible.

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