Rachel se marie

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Il n’y a strictement rien à sauver de Rachel se marie, que la critique a accueilli avec assez de bienveillance. Le film a quelque chose d’exécrable, et ça ne tient pas seulement à cette rage du déballage des sales petits secrets de famille, propre au genre du psychodrame, qui électrise ici tous les personnages au point de transformer ces préparatifs de mariage en un règlement de comptes œdipien assez assommant. Cela tient surtout à la manière dont cette fable édifiante croit régler par la même occasion la question qui n’a pas cessé de hanter les journaux américains ces dernières années : « Pourquoi le monde nous déteste-t-il ? Why do they hate us ? », se demandait-on à longueur d’éditoriaux. Sous ses dehors complaisants de mélodrame à vif, le film semble au fond un de ces contes rassurants que ma mère l’Oye d’Amérique s’écoute raconter pour bien dormir et faire oublier au monde les motifs de son ressentiment.

Que se raconte-t-elle, l’Amérique ? D’abord, elle raconte qu’elle se marie : blancs, noirs, indiens, asiatiques, chrétiens, juifs, hindous, personne n’est oublié à la fête, à condition quand même d’être CSP+ et de n’avoir rien de plus urgent à faire que d’établir le plan de tables ultime et vider son sac de nœuds œdipien autour d’une pièce montée. Tout ce petit entre-soi middle class est convié aux épousailles de l’Amérique avec elle-même, et c’est normal, on est dans l’ère Obama, et ça change tout. Avant, c’était l’ère post-11 septembre : c’était sombre et ambigu, les bons et les méchants se distinguaient moins que des chats gris à l’heure où ils le sont tous ; les tourterelles se fuyaient : plus d’amour, partant plus de joie, et tout était tellement compliqué. Avant, aussi, l’Amérique, c’était ce pays dont on pouvait dire qu’il n’y en avait pas eu dans l’histoire où le racisme avait tenu un rôle si important (1), où les mariages mixtes, loin d’être une norme, représentaient moins de 5% des mariages effectivement célébrés. Mais maintenant, tout ça c’est fini. Ce qui nous fait aller de l’avant, c’est Obama, avec le vent d’espoir incroyable qu’il fait souffler dans notre dos, qu’on en est comme grisé.

Donc, c’est la fête. Mais évidemment, la joie d’une pièce montée réussie, d’un mariage parfait, ça se paie au prix fort. Vous n’imaginez pas la montagne de névroses qu’il vous faudra apprendre à déplacer avant de parvenir à soulever la pelle à gâteau. Tout va y passer : votre père surprotecteur, votre mère distante qui ne vous a pas donné assez d’amour, votre sœur trop parfaite, et votre petit frère mort, mort à cause du nœud inextricable d’angoisses, de solitude et de ressentiment que fait naître cette fatalité de bonheur qu’il y a à vivre en famille, dans une belle maison avec piscine et jardin. Car le monde est cruel, quand une mère vous donne des bagues au lieu de vous serrer dans ses bras. Il y a l’amour, certes, Dieu merci ! Mais s’il y a l’amour, il y a aussi, plus dévastateur que tout, le manque d’amour, qui envoie votre Mercedes dans le décor et fait couler votre maquillage. C’est terrible, personne ne voudrait avoir à connaître ça.

Les blessures que ça ouvre, le manque d’amour, vous n’en avez pas idée. Au lieu de nous réjouir d’être ensemble le temps que nous sommes en vie, de peur que la mort nous sépare avant que nous ayons eu notre part délicieuse du grand gâteau de la vie, nous sommes là, à nous déchirer, à souffrir du manque d’amour Et l’Amérique aussi, avec son cœur de jeune fille, elle aussi a besoin d’amour. « Pourquoi le monde nous déteste-t-il ? Why do they hate us ? », se demande son petit cœur inquiet. Elle aussi a bien souffert de ce terrible manque d’amour qu’elle a rencontré partout dans le monde, jusqu’en Irak, où les boys qu’elle a envoyés n’ont pas été reçus avec autant d’amour qu’elle le pensait. Et ça, c’est difficile à supporter, pour une jeune fille aussi fragile que l’Amérique, aussi accro à l’amour. Bien sûr qu’elle a commis des erreurs ! Qui n’a pas commis d’erreurs dans sa vie ? Mais si l’on y songe, allez savoir ce qui fut premier, des erreurs qu’elle a commises ou du manque d’amour auquel elle s’est heurtée. Qui saura jamais si Kym, la jeune fille, est mal aimée parce qu’elle a causé la mort de son petit frère, ou si, à l’inverse, cet accident n’a pas plutôt eu lieu parce qu’elle était au désespoir d’être aussi mal aimée par sa propre mère ? Qui saura jamais si l’Amérique est mal aimée parce qu’elle est partie en guerre, ou si cette guerre ne fut pas plutôt l’effet de sa colère de se sentir si mal aimée, et cette vengeance, la plus sublime déclaration d’amour adressée à un monde ingrat ? Oui, qui pourra le dire ?

En attendant, l’Amérique panse ses blessures, car elle est terrible, la douleur des mal-aimés, surtout celle de ceux qui restent à l’arrière, dans leur grande maison avec piscine et jardin, loin du front où combattent ceux qui ont au moins la chance de formuler par les armes leur impérieux besoin d’amour. Pansons nos blessures, et faisons donner l’orchestre. Car quoi, nous sommes américains, n’est-ce pas ? Nous sommes tous américains. Et en Amérique, nous n’avons rien, sinon l’amour et un bon gros sens du spectacle pour compenser le manque que nous en éprouvons parfois. La fête aura lieu, rien ne pourra la gâcher, ni guerre ni deuil ni racisme, et l’Amérique pourra convoler en justes noces après avoir longuement célébré en chansons, entre rock, rap et musiques du monde, ses épousailles avec elle-même. Rien de tel qu’une fête pour oublier que votre mère ni le monde ne vous aiment et que la guerre fait rage au loin. Car de ce côté de l’Atlantique, ce qu’on sait faire de mieux, c’est encore un grand show à l’américaine, avec danseuses et confettis, pour crier sur les toits du monde notre implacable désir d’être aimés.

(On pourrait continuer longtemps comme ça – alors que tout, au sujet de ce film, tient en un mot: ce qui lui manque, c’est un fantôme. Et l’on croit, un instant, qu’il va apparaître, le fantôme du petit frère mort, quand Kym s’éloigne des autres, erre dans le grand jardin, et se recueille près de la piscine, où elle allume un cierge qu’elle lance sur une petite embarcation. L’apparition du petit fantôme, à ce moment-là, on peut l’halluciner : c’est le moment où jamais, la scène qui sauvera le film, qui nous fera croire un instant que le cinéma, c’est mieux qu’une cérémonie de deuil et réconciliation nationale où l’Amérique panse ses blessures autour d’une pièce montée fantaisiste et d’un show aux couleurs du monde totalement invraisemblable. Mais non, le petit frère n’apparaît pas, et on reste là, à regarder ça, ce film qui ne croit pas aux fantômes mais seulement aux illusions dont on se berce en feuilletant les clichés d’un album de famille ou un livre d’histoire officielle.)

Eyquem

(1) Il n’est pas, dans l’histoire, de pays où le racisme ait occupé une place plus importante – et sur une aussi longue durée – qu’aux Etats-Unis. » Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats-Unis, trad. F. Cotton, Agone, 2002, p.31.

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