Poum poum, tralala (Aragon, même pas peur !)

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Même moi, avec ma vieille copie DVD, dans ma chambre sur mon petit écran de merde, sur la reproduction, j’ai bien vu qu’il y avait quelque chose de radical qui passait dans, entre les images, pas besoin de restauration chiadée. Ce couple qui fonce tout droit vers le précipice, c’est intense, c’est doux, c’est fou, c’est tout. Mais il faut remercier Studio Canal d’avoir eu la bonne idée de restaurer magistralement un film qu’ils ont quand même exploité en DVD avec une moindre qualité et en divers versions pendant de nombreuses années. Faut comprendre, ils pouvaient pas nous priver de ce chef d’œuvre de leur catalogue, même sans la qualité originelle du film. Ils sont comme ça à Studio Canal, c’est des chics types. J’imagine que le film sera le premier Godard distribué au support blu-ray, j’entrevois la légende : « Avec le blu-ray, voyez vraiment Godard en bleu ».

Là, il s’agit pas de faire le duel du siècle entre le ciné et la peinture, mais le cinéma dans sa reproductibilité technique gagne en résistance quelque chose sur la peinture. Le temps provoquant la détérioration des couleurs, portant un coup sévère à la peinture, ne peut entamer tout un pan du film, celui de la durée des plans, leur enchaînement au montage. Bien sûr, chez de rares distributeurs je-m’en-foutistes, on trouve des copies de films usées dans lesquelles il manque des plans. Il s’agit d’éditeurs sans scrupule qui cherchent avant tout à faire fructifier leur catalogue de copies médiocres. C’est le cas des DVD à fuir de l’éditeur Films sans Frontière, dont le patron Galeshka Moravioff est maintenant bien connu dans les milieux cinéphiles pour ne rien respecter : ni les spectateurs, ni les films ni, plus grave, ses employés. Vous savez quoi, puisqu’on parle de couleurs ? Ce con a sorti un DVD du Cuirassé Potemkine d’Eisenstein avec le plan du drapeau rouge en noir et blanc. Si vous avez jamais vu le film d’Eisenstein, pas même des photogrammes dans vos bouquins d’Histoire, même en prenant La liste de Schindler (que tout le monde a vu) et en vous demandant comment ça ferait si on remplaçait le rouge des vêtements que porte la gamine par du noir et blanc, vous pourriez pas vous rendre compte de la différence majeure que ça implique cette histoire de drapeau. C’est pas une question de coloriser l’Histoire, comme on s’échine à le faire actuellement à la télé pour la rendre plus attractive et spectaculaire, c’est qu’il y avait là véritablement une couleur, le rouge, qui drapait l’Histoire. Bref. Pour chaque film, sur cent copies usées, privées de quelques plans, c’est bien le diable s’il ne reste pas toujours quelque part des bobines intactes qui ont survécu au temps, à l’Histoire. On a bien retrouvé, il y a quelques années, une copie toute neuve de La Passion de Jeanne d’Arc de Dreyer planquée dans les chiottes d’un hôpital psychiatrique d’Oslo. J’aime bien cette anecdote, je suis sûr qu’Artaud, qui joue dans le film, aurait adoré.

L’autre jour j’ai regardé la nouvelle version du Metropolis de Lang à la télé. Ils ont trouvé une copie, certes vraiment dégueulasse, mais encore plus complète du film à Buenos Aires et donc nous gagnons encore quelques précieuses minutes. Dans le reportage après, ils expliquent pourtant que restaurer ce film est une foutue mission impossible : d’une part il manque encore des morceaux qui paraissent aujourd’hui introuvables, et surtout il semble bien que circulent plusieurs copies du film avec des prises différentes retournés par Lang pour un même plan. C’est des trucs bons à savoir pour pas trop se précipiter sur cette prévisible pseudo « version définitive » que va nous proposer un éditeur de DVD dans pas très longtemps. Je ne saurais que trop vous conseiller d’attendre encore un peu, que toutes les cinémathèques du monde entier aient dépoussiéré et ouvert leurs fameuses boîtes camembert en métal pleines de bobines. Ça peut prendre du temps mais il paraît, et cela ne se discute même pas, que le film est toujours « d’une actualité brûlante », donc vraiment rien ne presse.

Pour revenir à Pierrot le Fou, vous avez remarqué que la fille jouée par Anna Karina, elle s’appelle Marianne ? Comme cette saleté de Marianne, l’allégorie de la République française. Là on peut dire que Godard s’est bien planté quand même parce qu’il a pas été foutu d’anticiper le fait que son actrice du Mépris Brigitte Bardot, à qui il aurait dû faire jouer Marianne au lieu de Karina dans Pierrot, elle deviendrait modèle pour la sculpture officielle de l’allégorie en 68. En même temps : c’était une histoire d’amour. Mais quand même, le mec voit arriver Mai 68 et il devine pas un truc comme ça, c’est dingue quand même, ça restera probablement un des nombreux échecs liés au cinéaste. C’est pas tout de barbouiller du bleu-blanc-rouge partout dans certains de ses films. Je sais pas s’il avait prévu que Bardot finirait par faire pitié, comme Delon dans un autre de ses films. Une scène mémorable, dans un film qui date pourtant de la période plus trop mémorable de Godard, même Alain Bergala, éminent spécialiste du cinéaste, dans l’urgence il s’arrête avant cette période dans son livre référence inégalé et inégalable : « Godard au travail ». Certains y voient une preuve de plus de la méchanceté de Godard envers ses acteurs, d’autres y voient du simple bon sens. En tout cas, Delon sera à l’exposition universelle de Shanghai en 2010 pour vendre la France. La vente il connaît ça : il a, paraît-il, déjà fait du commerce avec Jean-Pierre Melville dans une sombre histoire d’imperméables à une certaine époque…

…mais j’ai déjà trop parlé…

JM

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