Poum poum, tralala (Aragon, même pas peur !)

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J’ai découvert la nouvelle l’autre jour, en feuilletant l’un des innombrables programmes du Festival Lumière de Lyon que j’ai reçus par la Poste : Pierrot le Fou a été restauré. J’aurais dû être content, piaffer d’impatience à l’idée de pouvoir enfin voir le film de Godard au ciné, dans sa « splendeur originelle » (dixit Serge Toubiana), et en plus avec des invités prestigieux tels que Tonie Marshall ou Asia Argento dans la salle pour présenter le film et nous guider dans cette étape cruciale pour la vie d’un cinéphile.

Franchement, j’avais tout pour être heureux et je crois bien que Thierry Frémaux, le mec à qui on devait tout ça, il comprendrait pas pourquoi je me suis dit « j’irai pas ! ». Suffit pourtant de penser à un précédent film de Godard, Le Mépris, à Camille, cette foutue dactylo de 25 piges qui voulait pas aller à Capri avec son mari. Pourtant Capri, c’est super beau, enfin j’y suis encore jamais allé mais dans le film on voit des paysages absolument magnifiques, parce qu’ils y vont quand même. Mais Camille, au début, aussi moderne que l’architecture de la villa de Capri où ils sont invités, elle dit « non », elle veut pas y aller, elle a compris que cette invitation de Prokosch et les incitations de son mari pour qu’elle l’accompagne, c’est pas très net tout ça. Faut dire, réaliser que Toubiana et sa Cinémathèque sont derrière la restauration de ce film, ça fiche aussi un coup, lui qui, comme l’explique son ancien camarade des Cahiers Jean-Louis Comolli, fait partie des renégats de la période rouge de la revue, on le voit mal contribuer à la redistribution des couleurs d’origine du film de Godard, quand bien même à cette époque, le rouge du cinéaste était du sang, et pas forcément celui versé pour les luttes révolutionnaires. Quand à Frémaux, son petit tralala de festival est plein de bons sentiments, mais plus racoleur que ça, tu meurs ! « Grand Lyon Film Festival », je me demande vraiment si c’est l’invité d’honneur Eastwood qui a choisi le nom ou si la personne qui l’a trouvé avait quelques problèmes avec la syntaxe ?

J’ai vu Le Mépris pour la première fois en DVD, après Pierrot le Fou, c’était la période où je découvrais Godard, où j’entretenais un rapport boulimique à ses films qui me faisaient tous un sacré effet. Dans les boni du DVD d’un autre film de Godard, Dominique Païni nous raconte un peu le même truc, à l’époque de leurs sorties en salle le mec se shootait lui aussi aux films du cinéaste. Faut croire que ça a pas suffi pour que ce sale gosse de Godard lui fiche la paix lorsque Païni fut commissaire de son expo à Beaubourg en 2006. Païni, un peu naïf et pas si connaisseur que ça des méthodes du cinéaste, il a pas vu arriver le coup, bizarre ! Si on l’écoute, lui et d’autres, le cinéaste a pris tout le monde de court, pourtant chacun se réclame grand spécialiste du Godard, de ses méthodes de travail. Comique. Enfin, il y a eu tout un film de dédouanement de groupe là-dessus – je sais pas si vous l’avez vu mais je vous préviens que ça vaut vraiment moins que rien, ça vaut même pas la peine de citer le nom du mec qui a commis ça -, sur comment, contrairement aux apparences, tout le monde a fait tout pour le cinéaste, et combien il a été ingrat avec tous, le salaud.

Moi aussi, j’en ai gros sur la patate, je sais que le jour où je serai super célèbre, comme Toubiana (qui n’a pas encore sa marionnette aux Guignols mais déjà sa caricature sur le site d’Independencia), je pourrai pas faire mon baratin pour dire combien j’ai été frappé sur mon fauteuil rouge par ces films, par le bleu de la mer et du ciel, par la beauté exceptionnelle que dégage surtout tout ça. Pour me rattraper, je peux raconter que je suis quand même allé voir Le Mépris au cinéma, un soir de 2006. « Quelle idée à la con d’aller voir un film dans lequel un type roule en Alfa Roméo avec une belle nana à ses côtés », je me disais en rentrant chez moi seul et à pied de la lointaine banlieue lyonnaise, ayant raté le dernier bus puis le dernier métro. En même temps ça se termine pas très bien pour eux. Bon, j’arrête là avec les voitures, je suis pas venu là pour ajouter un nouveau chapitre aux articles dans Libé de Daney sur « les premiers rôles automobiles au cinéma » dans lesquels il parle entre autre de Pierrot le Fou. C’est pas ce qu’il a écrit de meilleur à mon avis, faut dire que Daney était plutôt du genre marcheur, alors ça fait un peu drôle de le lire sur ce sujet, même si c’est du cinéma.

Malgré tout, la marche c’est pas mal. Justement cette fois-là, en rentrant à pied alors que je me maudissais encore d’être allé voir ce film, je suis tombé sur un gars dans la rue, un boxeur pro un peu perdu qui m’a raconté sa vie, la dure loi de ce sport, « si t’es au top, les autres sont jaloux et si t’es en bas, t’existes pas. T’as pas d’ami dans ce milieu-là », il m’a dit en me regardant droit dans les yeux. Noir et blanc. Merde, je savais pas trop quoi lui dire, je l’ai juste écouté, nous avons marché un bout de chemin ensemble. Faut pas croire qu’écouter c’est un truc si simple non plus, il en est beaucoup question dans Pierrot le Fou, on pourrait presque développer tout un truc là-dessus mais ça sera pour une autre fois ; écrire aux Spectres du cinéma ça doit pas forcément être un exercice trop sérieux, faut rester cool même si la gloire commence, le blog est maintenant en lien sur le site du prochain festival de Cannes quand même, c’est pas rien. Comment, vous le saviez pas ? Ferdinand, au début, il arrive plus à écouter tous ces blabla débiles autour de lui lors de la soirée où l’amène sa femme, puis après, c’est lui qu’est plus écouté quand il raconte ses histoires aux passants ; si seulement il avait pu leur raconter que Truffaut, vieux copain de Godard, tournerait avec Bébel un film mou du genou peu de temps après, à quelques encablures de l’endroit où De Staël s’est suicidé, pendant que Godard rejoindrait le groupe Dziga Vertov, ça les aurait peut-être plus intéressés qu’en racontant juste le suicide du peintre, je sais pas, pas forcément, je sais pas ce que vous en pensez ?

Y’a un truc qui m’étonne à chaque fois que je revois le film, c’est cette scène où Ferdinand et Marianne brûlent la voiture. Leur petit feu de joie (enfin pas tant que ça pour Marianne) est très polluant, il se dégage dans le ciel (bleu) une fumée (noire) épaisse, je me dis toujours que ça a pas dû être un tournage très écolo. Je pense à ça et en même temps j’admire dans l’image ces pylônes géants dans le paysage, colosses métalliques impassibles plantés au milieu des champs, témoins de la fuite dans les bois de Marianne et son Pierrot. Cette fumée noire doit faire tache dans une version restaurée de manière exceptionnelle comme celle qui était proposée au festival ! Ou alors le laboratoire chargé de la restauration a peut-être essayé d’atténuer cette fumée pour ne pas éprouver les spectateurs de 2009, un peu comme la pipe à Tati qui avait disparu des affiches de l’expo de la Cinémathèque ?

Mais sous cette fumée couve en 65 un autre feu. Des soupçons graves d’« anarchisme intellectuel et moral » pèsent sur le film qui se voit interdit aux moins de 18 ans. Je suis sûr qu’Argento en a parlé de ça l’autre jour, en 2009 ça donne toujours un cachet culturel au film qu’on va voir, même au Figaro faut pas croire que leurs critiques y verraient pas là un certain charme désuet propre à défendre un film qu’ils avaient éreinté à l’époque : « Ah, la France gaulliste de 65, c’était le bon vieux temps où on censurait de façon un brin ringarde tout ce qui risquait de choquer un tant soit peu.. » En sourdine : « C’est tellement démodé, aujourd’hui on interdit plus rien, la loi du marché détermine les contenus et c’est bien mieux comme ça. » Y a plus d’interdits à braver, comme ça les artistes peuvent se transformer en limaces et se laisser glisser sans danger dans le système. Mais ici ou là, du côté des pouvoirs politiques, nous recommençons à entendre des demandes de « devoir de réserve » pour les artistes, formes déguisées d’appels à l’autocensure avant le bâillonnement. Peine perdue : le retour à l’oppression ne saura que générer de nouvelles lignes de fuite.

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