Pollock : interloqué

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Curieux biopic, trouvé un peu par hasard en DVD dans les rayons d’une des médiathèques qu’il m’arrive de fréquenter. Le film, signé de l’acteur-réalisateur Ed Harris en 2000, cumule peut-être les dangers du genre – qui connaît une véritable effervescence ces derniers temps, en particulier en France, notons-le pour le pire et rarement pour le meilleur – tout en acceptant, d’emblée, dans les choix propres au réalisateur, les reproches qui ne manqueront pas de lui être fait.

Le passage marquant ce point critique du film en son intérieur nous montre Jackson Pollock, au sommet de sa carrière, filmé avec une petite caméra portative par un type qui veut lui consacrer un documentaire (1). La gêne du peintre à être filmé en pleine action, semble essentiellement provenir de ce que l’enregistrement le renvoie à la fin de sa peinture et non à l’acte même de peindre. Le filmeur ne cherche à garder que la trace laissée par le peintre sur sa toile, par delà son geste « inconscient » ; ce qui parasite l’action et perturbe l’artiste. En cherchant à mettre en scène le travail de Pollock, il accentue son malaise, par exemple quand il lui demande de poser devant la toile blanche en feignant de réfléchir un moment à ce qu’il va peindre avant de se confronter à elle.

Beau plan où Namuth filme Pollock à travers une toile transparente, en plastique ou en verre. Le peintre se refléchit dans sa peinture en train de se faire. Être filmé s’accompagnerait ici pour le peintre de la recherche d’un surplus de sens à son travail, qui se conclurait par le constat de l’absence abyssale d’un tel surplus (qu’il vise à retourner puérilement sur le filmeur ; « c’est pas moi l’imposteur, c’est toi ! » répète-t-il de façon obsessionnelle à Namuth pendant le repas) qui va provoquer sa chute.

Ce petit film réalisé, au départ, pour faire valoir le travail de l’artiste, va provoquer sa perte. Comme le montre le film d’Ed Harris, il constitue le point d’accélération de la déchéance du peintre, qui jouissait alors de la gloire et de la reconnaissance de ses pairs. Toutefois, c’est la photo de Pollock en couverture de Life Magazine (et l’article qui l’accompagne : « Is he the greatest living painter in the United States ? ») qui constitue comme le pivot central de la vie de l’artiste et du film, qui, dès le début, répète une partie de la scène où un fan tend au peintre le numéro de la revue pour un autographe. L’événement a lieu lors d’une exposition prestigieuse ; rêveur, le peintre semble à cet instant aussi bien contempler sa réussite que pressentir son autodestruction à venir.

Une photo, des mots, un film. Autant de matériaux gravitant soudain autour de la peinture de l’artiste, rognant sur l’harmonie qu’il entretenait, loin du « beau monde », avec la nature (2), qui le crucifient, et lui font recouvrer le goût de boire et de se foutre en l’air, lui, sa peinture et son couple.

Que faire de tout le travail toujours un peu embarrassant de Harris, lui-même filmeur, pour reconstituer fidèlement la vie du peintre (il s’est apparemment investi pendant plusieurs années dans ce projet, a appris à peindre, réuni et lu tout ce qu’il trouvait sur le peintre, etc, etc) ? Le cinéaste-acteur sauve-t-il le peintre ou le « tue »-t-il une seconde fois ? Difficile de répondre de manière définitive à une telle question, tant Pollock, tout en n’échappant malheureusement pas à certains travers communs à bien des biopics, frôle de près la résolution de ces problèmes : partir de la somme de documents comme base de départ vers autre chose, et non comme fin qu’il faut s’épuiser à reproduire (3).

L’enregistrement filmique d’époque de Pollock en action, épisode que Harris n’omet pas de développer dans son film comme nous l’avons vu, semblait déjà contenir en son sein le salut en même temps que la perte.

JM

(1) Le film en question doit être Jackson Pollock 51 de H. Namuth et P. Falkenberg dont on trouve juste un extrait sur la toile.
(2) Le thème transcendantaliste du ressourcement « solitaire » au contact de la nature, que l’on retrouvait dans Appaloosa (2007) où les personnages évoquaient d’ailleurs Emerson au détour d’un dialogue, semble bien être fondamental chez Ed Harris.
(3) À ce titre, puisqu’il faut bien que le critique de temps en temps affirme ce qu’il défend par la négation, Pollock a largement de quoi attirer la sympathie face à la roublardise de films tel que le Taking Woodstock (2009) d’Ang Lee capitalisant à fond sur le matériel documentaire dont il emprunte la substance, ne créant a partir de ceci aucun point profond de trouble, mais juste un raz de marée des plus consensuels.

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