L’adolescence bien sage du jeune cinéma français. Un poison violent et Le Bel Âge

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Faire un film et le montrer, surtout quand c’est le premier, c’est pas rien.

On s’expose, on se dévoile, on s’engage, on s’investit, on révèle une part de soi, de son petit théâtre privé : rêves, idées, fantasmes, visions, figures… Mais aussi : fragilités, tics gênants et autres talons d’Achille, habituellement tapis dans l’ombre et qu’on retrouve en pleine lumière. Le projecteur chauffe, il tourne, c’est trop tard. On s’affiche, qu’on le veuille ou non.

Les films jeunes et fragiles se présentent au spectateur comme un adolescent mal dégrossi face à des adultes pleins de morgue et d’assurance ; le menton dressé mais le regard hésitant entre timide introversion et franche désinvolture. L’adolescent est conscient de son potentiel, de ses forces et de ses formes naissantes, mais il ne sait pas encore très bien comment s’en débrouiller.


Ce n’est sans doute pas un hasard si on rencontre dans deux premiers films français récents et acclamés – Un poison violent de Katell Quillévéré et Le bel âge de Laurent Perreau – des personnages d’adolescentes en crise. On ne s’étonnera pas de retrouver dans les deux cas des scènes dans lesquelles les jeunes filles affichent agressivement leur nudité, leur poitrine généreuse, comme jetée brusquement à la face d’adultes tout étonnés de n’avoir pas vu grandir leurs princesses. « Alors, tu les aimes mes seins ? », envoie Anna à sa mère, dans Un poison violent, avant de se rhabiller. De la même manière, un premier film amorce toujours une tentative de mise à nu, de dévoilement d’un corps plein d’images encore bourgeonnantes.

Pourtant, ces deux films se sont fait remarquer par leur port altier, leur élégance, leur sobriété, la prestance de leur mise en scène qui témoigne d’une conscience déjà aiguë de leurs charmes et de leurs talents. Ce sont déjà quasiment des adultes. Savoureux paradoxe des adolescents qui se construisent contre le monde des aînés pour, in fine, mieux les séduire et leur ressembler. On pourrait s’amuser à retrouver dans les débuts de Katell Quillévéré et Laurent Perreau les marques de filiations, de références, de modèles certainement revendiqués (on pense beaucoup au A nos amours de Pialat) mais toujours maintenus à une distance respectueuse.

Amusons-nous à esquisser un autre parallèle : dans les deux films, les jeunes filles prennent soin de leurs grand-pères, lavent ou massent leurs vieux corps ankylosés par le poids des années. Comme les apprentis cinéastes, elles témoignent avec plus ou moins de bonne volonté de l’importance de la place qu’ils ont prise dans leur jeunesse, sans pour autant manquer une occasion d’aller batifoler avec le jeune homme du coin, en rentrant au petit matin dans la demeure familiale. Les charmes de ces entrechats adolescents sont aussi les limites de ces premiers pas parfois un peu trop sages. A l’image de leurs héroïnes, on sent nos cinéastes avides d’expériences et de rencontres mais il leur semble naturel de rentrer dormir dans la vieille maison du cinéma français où ils ont leurs repères, où ils savent que le linge aura toujours la bonne odeur de la lessive de mamie. Les mouvements de caméra sont lestes, souples et assurés. Leur mise en scène est déjà presque trop maîtrisée, trop appliquée pour ne pas paraître quelque peu empesée.

En choisissant une héroïne adolescente pour son premier film, Katell Quillévéré a aussi adopté son apparence, son style : un joli minois mais parfois un peu trop poli, pas encore vraiment affranchi de la tutelle parentale. Dommage car les moues boudeuses et hésitantes de sa jeune actrice, Clara Augarde, ne sont pas sans charme, loin de là.


L’adolescente de Laurent Perreau elle, est un peu plus sauvage, fougueuse et fugueuse. Elle est pleinement en révolte contre l’adulte qu’elle n’est pas encore. C’est le moment de prendre quelques lignes pour saluer la naissance d’une actrice : Pauline Etienne. Dans Le bel âge, puis dans une moindre mesure dans L’autre monde, elle a imposé une incarnation de l’adolescence un peu revêche, à rebours des archétypes à la sexualité exacerbée imposés par les séries TV et les films états-uniens. Pauline Etienne, elle, incarne une authentique « girl next door », c’est-à-dire autre chose qu’un mannequin de 25 ans, mal dissimulée derrière sa paire de lunettes cerclées. Elle a piqué le menton volontaire de Sandrine Bonnaire pour rehausser un visage sans maquillage et une silhouette vigoureuse. Elle nous fait redécouvrir les charmes d’une jeune femme ordinaire qui a appris à ne pas se soucier de ses petites imperfections pour mieux gagner en confiance et en sensualité. En quelques films, elle a imposé à l’écran une présence brute et charnelle qui offre un remarquable contrepoint à la stature du géant Piccoli. Le vieux chêne et le roseau sauvage. Elle porte en elle les traces d’une personnalité forte, obstinée et volontaire, capable de faire oublier en un clin d’œil la présence parfaite…ment insipide de Louise Bourgouin. Pauline Etienne n’a pas les yeux qui pétillent ni les fossettes qui disparaissent comme Bonnaire. C’est autre chose, une dureté à fleur de peau qui passe moins par l’attitude et la pose, que par l’impact physique de son corps à l’écran.

A la réflexion, on retrouve dans le visage de l’interprète d’Hadewijch, Julie Sokolowski, le même charme que chez Pauline Etienne : une simplicité sans apprêt, comme un visage nu, au naturel, comme si l’adolescente avait conservé l’insouciance de l’enfant indifférent à son apparence physique, comme si elle n’avait pas encore été triturée, déformée, par la recherche d’un idéal de perfection chimérique à grand renforts de produits de beauté.

Mais revenons à l’aspect un peu lisse, sage, de ces débuts cinématographiques. En fait – c’est peut-être un tort ? – on aurait tendance à attendre d’un premier film, d’un cinéma jeune, de nouvelles manières de faire ; on espère toujours quelque chose d’inattendu, de surprenant, de novateur. On attend le jump-cut d’un mauvais garçon ou le travelling lyrique d’un jeune homme insoumis. Pour le dire autrement, on attend l’arrogance d’un Belmondo ou l’impertinence d’un Doisnel 58. On attend aussi un langage cinématographique ancré dans les pratiques, les codes de l’adolescence qui fait face à la caméra.


Incontestablement, l’adolescence cinématographique de Killévéré et Perreau a quelque chose de trop bien éduqué. C’est aussi une question de sujet, pas n’importe lequel : la jeunesse bourgeoise et catholique de province, autant dire, la « vieille France ». Un tel univers sociologique tend naturellement vers les conflits philosophico-religieux bien balisés des premiers désirs charnels versus la mauvaise conscience catholique. Dans le cas d’Un poison violent, on reste un peu perplexe face à cet antique fatras judéo-chrétien (la messe, l’hostie, le rôle central du prêtre etc). Les enjeux du film paraissent d’un autre siècle. Ce modèle de la jeune fille mal dans sa peau d’Un poison violent, Bruno Dumont l’avait, avec Hadewijch, radicalisé et confronté à un monde contemporain violent et éclaté où faire vœu de chasteté et se consacrer à Dieu apparaissaient quasiment comme une déviance, une dérogation au culte d’un individualisme rationalisé. Tentative de retournement audacieuse où la religion traditionnellement oppressive (comme dans Un poison violent) devenait le vecteur d’une forme de fuite et d’émancipation du carcan familial. Tentative audacieuse certes mais qui s’embourbait pourtant assez vite dans les sables mouvants d’un discours pour le moins trouble sur la foi et le fanatisme.

Le milieu bourgeois et étriqué dont cherchait à s’extirper tant bien que mal Hadewijch, on le retrouve un peu dans les films de Killévéré et Perreau, c’est aussi celui de ce jeune cinéma d’auteur qui évolue d’emblée à un certain standing, non seulement à la recherche du « bel âge », mais aussi de la « belle image », alors qu’a priori la jeunesse devrait s’accommoder de moyens plus modestes et faire de ses contraintes une matrice créatrice.

Alors, un cinéma de l’adolescence original et authentique, en France, ce serait quoi ? Certainement pas Simon Werner a disparu (vu à Un Certain Regard 2010) ou L’autre monde qui s’empêtrent tous deux dans les mêmes archétypes copiés-collés d’outre-atlantique et bardent leurs films de clichés sur les jeunes : manipulateurs, naïfs ou suicidaires.

Finalement, ce qu’on a trouvé de plus intéressant, ce serait encore Les Beaux Gosses de Riad Sattouf, tout droit venus avec leurs boutons et leurs chaussettes sales du monde de la bande dessinée et qui paraissent, par comparaison, beaucoup plus en prise avec les charmes ingrats de l’adolescence d’aujourd’hui, quand bien même le récit se situerait dans les années 90. Le charme, l’humour et la désinvolture de la jeunesse, c’est peut-être là qu’ils résident, dans une forme cinématographique généreuse et audacieuse, ouverte et populaire, qui rompt, un peu à la manière du Steak de Dupieux (venu de la musique, lui, tiens) avec un certain esprit de sérieux d’un cinéma d’auteur français toujours bien habillé mais qui devrait parfois songer à ôter le parapluie qu’il a dans le cul.

Raphaël Clairefond

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