Peut-être parlera-t-on un jour du genre des robots géants comme d’un genre issu d’un courant post-primitiviste

La force et l’ambivalence de la série est de fuir le monde ou le réel, dans deux sens, au moins : vers le dehors, et vers le dedans. D’une part, Neon Genesis Evangelion délire vers le cosmique, avec toute la panoplie des gadgets fictionnels du genre, d’autre part, il fuit dans les tourments privés d’un espace psychique égotiste. Le gosse s’enfonce, comme Alice à la poursuite du lapin, dans les profondeurs d’affects où s’annule le moi. Les sentiments deviennent le principal moteur d’actions et de réactions dont la finalité semble sans conséquence, sans effet sur un monde qui reste fondamentalement opaque. Les enfants de notre série ne dépassent leur impuissance, dans des agencements au corps de robots géants, qu’en nous renvoyant l’image d’une humanité enfermée en elle-même, dans les tourments d’une psychologie assez enfantine, voire infantile.

Ce qui prête facilement ces spectacles à la récupération marchande, au merchandising. C’est un jeu d’enfant, passer de cet univers imaginaire ludique et égotiste à un univers de jouets, dont la taille varie de la miniature à poser dans sa collection de figurines, au Gundam géant, totem, dieu futuriste dominant le quartier d’Odaiba à Tokyo, qu’un simple pas, de robot géant, semble séparer de la Tour du soleil conçue par Okamoto Taro pour l’exposition universelle d’Osaka de 1970.

Mais la Tour du soleil est trop consciente de sa présence, de ses effets, et des savoirs à son origine. Elle trouve son espace de sens et les conditions de sa genèse dans le contexte de l’art « contemporain », dominé par une réflexivité esthétique et artistique historiquement constituée, alors que nos séries de robots géants, à des degrés divers, me semblent plonger leur racine dans une dimension ontologique, mot à lire avec un demi sourire, que je me risquerai à qualifier de « primitivisme ». Je ne vise pas par ce terme le courant pictural russe, avec son idéologie et son apologie naïve des formes populaires aux couleurs éclatantes et paysannes, pas plus que le rejet anarcho-primitiviste de la civilisation industrielle à la source de tous nos ennnuis. On ne peut aimer les robots géants et la science fiction et défendre sérieusement « l’anarcho-primitivisme ». Ceux qui pensent que je répète avec les mangas le geste de mépris conceptuel qui anime l’histoire hégélienne de l’art m’offenseraient. Je suis loin de penser que les auteurs de ces séries ou ceux qui œuvrent en général dans les domaines les moins légitimes de la création populaire sont moins intelligents, cultivés, que les derniers vainqueurs de la Biennale di Venezia. Si je parle de primitivisme, c’est que ces formes se réfléchissent peu. Leur puissance sensible et pensante réside dans la réactivation d’archétypes, dont je laisse à d’autres le soin de nouer les liens avec la psyché enfantine et l’inconscient freudien ou jungien. Si je n’avais pas eu peur, peut-être à tort, de paraître aussi ridicule que certains charlatans des départements des cultural studies, qui ne craignent pas de recourir à L’Introduction à l’origine de la géométrie pour expliquer la chorégraphie et les coups de nunchaku de Bruce Lee, peut-être aurais-je osé quelques allusions à la pensée de Merleau-Ponty.

Au lieu du « primitivisme » j’aurais parlé d’ « originaire », d’un « contact naïf avec le monde antérieur aux constructions conceptuelles ». Mais le plus simple est de dire simplement ce que je conçois si difficilement : devant ces séries, j’ai le sentiment d’une immédiateté, je ressens une spontanéité, au sens fort de ce mot, une liberté donc, de création et de communication des formes, qui ne craint ni le mauvais goût, ni l’outrance de situations mélodramatiques presque dépourvues de toute ironie, ni de ne pas satisfaire aux exigences d’un surmoi artistique. J’ai le sentiment d’une création sans intellectualité, ce qui ne veut pas dire sans intelligence. Il y a plus de savoir dans un blockbuster que dans un film de Tarkovski, ou d’Ozu. Les grands créateurs ne sont pas intellectuels. Demandez à Faulkner de vous tenir une conférence déconstructrice en diable devant quelques étudiants en apparence hyper brillants et vous verrez qu’il s’en sortira aussi mal qu’un paysan du Yoknapatawpha. Comme avec les œuvres de Faulkner la réflexion, l’analyse… viennent se greffer sur les formes et les récits de ces univers mangas. Elles n’en sont pas à l’origine. À l’époque marxiste la théorie dévoilait les aliénations, de nos jours, elle ne semble pas avoir d’autre tâche que de nous montrer la puissante philosophie qui se cache derrière une série télé aussi bête que Dr House ou derrière Twilight. On a presque le sentiment que ces secteurs de la recherche sont financés par de grands studios afin de permettre à leurs membres, en général des perdants des batailles académiques pour l’appropriation des objets et des territoires de la recherche les plus prestigieux, de s’amuser à classer et déclasser les signes produits par les secteurs du divertissement, qui ici ne me semble pas le plus grand danger.

Ce danger, je le vois plutôt dans une forme de réductionnisme psychologique.

En effet, en psychologisant à outrance ses personnages, en les privant de l’attraction sublimante que possèdent les idéalités fictionnelles, la série réduit la distance qui sépare le spectateur d’un univers de valeurs héroïques. Ce qui produit un effet de proximité, que je voudrais éclairer un moment à la lumière de l’humanisation psychologisante des super héros, ou des supers vilains. Batman, Hitler, le pape… sont humains ne cesse-t-on de nous dire, sur un ton ou l’autre. Ce qui ne nous apprend rien sur les hommes ou sur leur désir de se dépasser dans des formes surhumaines, mais tout sur notre époque, aussi incapable d’accueillir le divin, ce dont Hölderlin s’était rendu compte, que de croire à une forme d’image héroïque naïve, innocente, primitive, dirais-je, si j’osais risquer ce mot trop chargé de jugement. Les héros ont bien du mal dans notre imaginaire contemporain, qu’ils soient supers ou ordinaires. On imprime les faits, sans donner sa chance au souvenir, à la mémoire de la légende. Dire avec Brecht et Tina Turner, dans la chanson de l’un des Mad Max, que nous n’avons pas besoin de héros ne fait plus sens. Je ne nie pas toute valeur à la déconstruction de l’héroïsme, mais encore faut-il qu’elle soit menée du point de vue d’une affirmation supérieure, ce qui est loin d’être le cas. En dehors des pompiers, surtout new-yorkais, aucune figure de ce type ne semble résister à la psychologie des abîmes, au Mal, qui ne triomphe pas tant de l’extérieur que de l’intérieur. Les chevaliers se révèlent tous sombres, nocturnes, plus chauve-souris qu’intensité vivante de l’immortel. La fin des héros ne signifie en aucune manière l’appropriation par chacun des forces de vie supérieures qui sont en lui, elle ne dit rien d’autre que : nous sommes tous mauvais, et il faut être mauvais si l’on veut survivre, plus encore que vivre ; car la vie suppose encore une forme ou l’autre d’idée alors que la survie ne garde de la vie qu’une forme réduite et mauvaise. Si nous n’avons pas besoin de héros, nous avons besoin d’admiration, de transcendance, fictionnelle ou autre. Celle-ci ne peut pas être totalement réduite à une projection aliénante de nos pouvoirs réels dans des figures illusoires qui nous privent de nos forces en nous en rendant spectateurs passifs.

Le mouvement de désillusion, de mélancolie qui traverse ces séries ne nous dit peut-être que la mort de l’enfance, qui ne peut vivre qu’en admirant, en s’étonnant, qu’en voulant se dépasser et se garder en même temps, en se relevant donc, dans une image héroïque, naïve, spontanée, si on donne à ce mot son sens fort, libre. Ce que Kubrick, répétant Nietzsche, avait admirablement rendu avec la dernière image de 2001, une image d’enfance admirative, l’enfant-surhomme. Malick a tenté de retrouver cette puissance pour notre époque, mais la mélancolie, le deuil qui traversent son film montrent que l’émerveillement n’est plus aussi facile à filmer, pas plus que « l’idée d’un divertissement innocent ».

Mounir Allaoui
(et Borges)

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