Peut-être parlera-t-on un jour du genre des robots géants comme d’un genre issu d’un courant post-primitiviste

Si je devais qualifier la nouveauté que constitue Neon Genesis Evangelion, je dirais, en une formule brève, spectaculaire et publicitaire, donc trompeuse, que cette série annonce en gros, en très gros même, Matrix. Cela fait, j’aurais bien du mal à continuer mon propos de manière aussi brillante et accrocheuse. Tant de choses ont déjà été écrites sur les aspects innovants de cette œuvre ; sa manière de transcender le genre, ses audaces formelles et narratives, et l’aborder sous un angle psychologique ne présenterait pas beaucoup d’intérêt. C’est pourtant ce que je vais faire avec l’espoir que vous m’excuserez de courir le risque de n’être pas très excitant, même si je pense qu’il n’existe sans doute pas de meilleur moyen d’être original dans un monde où tout le monde vit sous l’impératif catégorique de l’originalité que de refuser de se soumettre à cette loi. Comme disait Deleuze, très zen, c’est quand les mouvements du danseur ne se distinguent plus de la plus simple des démarches que la plus haute maîtrise artistique est atteinte. Imaginez donc que je marche avec l’élégance de Fred Astaire dans Band Wagon, juste après sa descente du train. Mais moins mélancolique tout de même, car c’est ici que je retrouve ma copine, toujours au téléphone, et juste au moment où elle me confie combien elle trouve dommage l’existence de ces séries désillusionnées. Ne faut-il pas plutôt donner de l’espoir aux enfants, des valeurs et des affects positifs, qui augmentent leur puissance d’agir ? C’est un des grands problèmes que pose l’art à la morale, à l’éthique des passions ; on le sait, depuis au moins Platon. Je ne vais pas m’engager dans une histoire de la catharsis, citer les analyses de Bettelheim consacrées aux contes de fées, mais plutôt préciser que ces séries, comme me le rappelle ma copine, ne s’adressent pas à des enfants, si l’on pense que ce terme a un sens, et qu’une œuvre d’art ne peut avoir un destinataire défini, univoque, mais bien plutôt à tous ces gosses qui, depuis les années 1960, ont grandi en regardant des séries de robots géants.

Au Japon, le phénomène Neon Genesis Evangelion est considéré comme un produit de la sous-culture otaku, ces jeunes, ou plus si jeunes que ça, contemplatifs, qui, ayant redécouvert après Pascal que tout le malheur des hommes vient de « ne savoir demeurer en repos dans une chambre », laissent le monde à son agitation, et passent tout leur temps enfermés dans leur vénérable demeure, à lire des mangas, à jouer à des jeux vidéos, à regarder des dessins animés, à exister dans des univers dont la philosophie stoïcienne n’a jamais rêvé et contre lesquels les coups de rasoirs du pauvre Ockham ne peuvent rien.

Il y a du vrai dans ce lien ; mais il faut l’affiner. Si ce sont bien d’authentiques otakus qui sont à l’origine de la série, leur intention n’était pas seulement de se faire plaisir en produisant une œuvre qui substitue au monde réel un univers qui s’accorde à leur désir, ils visaient aussi à exposer ce mode d’existence depuis une perspective réflexive critique, qui n’a pas fait que des heureux. On raconte que certaines rencontres entre le réalisateur, Hideaki Anno, et les fans classiques de ces séries furent assez violentes. La dernière partie de la série, qui s’éloigne totalement des conventions du genre, pour se focaliser sur un récit et une forme aux ambitions psychologisantes, fut en grande partie rejetée.

La description d’archétypes héroïques figés, légèrement mise à mal par la saga Gundam, est presque totalement délaissée. Le héros de Evangelion, Shinji, est un enfant mutique coupé des autres ; le sort de l’univers l’occupe beaucoup moins que ses tourments intérieurs. L’énergie passe des grands actes à la portée universelle à des enjeux intimes sans conséquence. Un mouvement de retournement vers le sujet, la sphère privée, l’intime, qui constitue une vraie révolution dans l’histoire d’un genre habituellement et essentiellement orienté vers l’acte altruiste, le monde, les valeurs épiques. Si on veut une analogie littérairement noble, on peut penser à L’Iliade, au moment où Achille abandonne le champ de bataille pour passer son temps à « pleurnicher » sous sa tente. Un vrai mouvement de régression. Shinji ne semble préoccupé par rien, il flotte à la surface des événements, le risque majeur n’étant jamais une défaite contre l’ennemi, mais la perte dans les abysses de sa propre psychologie. S’il n’y avait son père pour l’y obliger, il ne passerait pas une seconde à piloter son robot géant bio-organique. Comme les héros de la série Gundam, Shinji tombera amoureux d’un ennemi, qu’il devra tuer, mais non sans avoir consommé de manière subtile son amour, dans ce cas homosexuel. Durant cette scène, Shinji, à l’intérieur du corps bio-organique du robot géant, tient son amour-ennemi dans les mains, comme King Kong tient Fay Wray ou Naomi Watts. Le père ordonne sa destruction. Il refuse. Le père prend alors à distance (tel un sur-moi) les commandes du robot piloté par son fils et accomplit le geste fatal. On peut voir ce passage dans une amv postée sur youtube, à 2:40 très précisément. Je vous conseille de la regarder de préférence le volume entièrement baissé ; si le fan auteur de l’amv a un goût de première classe en matière de mangas, musicalement, ça laisse à désirer. Mais ne nous plaignons pas, même une chanteuse aussi horrible que Utada Hikaru ne peut gâcher le plaisir d’un authentique amateur de robots géants.

Plus la série progresse, plus on est amené à se demander si le danger que représentent les ennemis désignés et la raison de ces affrontements gigantesques sans fin ne sont pas le produit de l’imagination de l’enfant que nous sommes quand les résistances du réel ne peuvent être vaincues que par des tours de passe-passe fantasmatiques. Nous aurions là l’image d’un sublime enfantin, où ce n’est pas l’idée d’une finalité métaphysique qui nous console de n’être qu’un degré fini de la nature, mais l’agencement à un robot géant, à un corps invulnérable, qui supplée à ses manques. Ulysse fuit les géants, la malédiction des dieux, en feignant de n’être personne ; l’enfant, en devenant géant. Ce serait une lecture banale, la lecture du savoir-pouvoir, qui vit dans l’illusion de la maîtrise. Hélas ! la plus belle lecture idéologique du monde ne peut offrir que ce à quoi elle prétend : sa supériorité. Aucun primitif, névrosé, enfant, ou je ne sais quelle autre forme ou figure de l’altérité dominée, n’a jamais cru qu’il suffisait d’un sésame ou d’un abracadabra pour identifier le monde au désir. La formule et le rite magiques viennent occuper la distance qui sépare nos pouvoirs de notre impuissance. Ils disent la conscience de la finitude. La critique du supplément, de l’imagination, est peut-être l’effet le plus aliénant de l’idéologie : l’idéologie de la présence ; le désir d’être dieu, ou la mort ; ce qui revient au même, à moins que cela ne soit cela même que l’on nomme « même ». Les non-dupes ne cessent d’errer, incapables d’imaginer que le concept aussi est une errance, un effet de la finitude, autant que l’image et le jeu. Le réel, personne n’est de taille à l’affronter ; il ne peut que se fuir, comme le pauvre Hector fuit Achille, sans la moindre lâcheté, conscient de n’avoir aucune chance contre la mort. Le réel, c’est l’impossible. Qui veut affronter le réel, sans médiation, sans signe, sans jeu, sans image, court à la défaite du symbolique, vers un délire sans imagination. On ne peut gagner contre lui, qu’en le fuyant, d’une bonne fuite. Tout en fuyant, il faut chercher des armes, les inventer. Rien ne sert de mourir, il faut fuir, en laissant au Romain le ridicule de la mort sublime, de la négativité abstraite. Les stratégies fictionnelles issues de la bonne fuite sont des détours, des calculs ; des modalités de la différance. Le gosse ne s’aliène pas uniquement dans ces combats aux dimensions cosmiques, il poursuit également de manière secrète des fins plus quotidiennes, plus sérieuses, en tentant d’apporter des solutions réelles à ses impuissances, psychique et corporelle, dans un monde trop grand, un monde qu’il n’est pas de taille à affronter et qui ne cesse de lui renvoyer l’image de sa finitude.

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