Pater

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« Je vous ai compris ! »

Pater célèbre d’abord la rencontre de deux hommes autour d’une table, deux corps et deux voix de cinéma qui nous sont devenues familières. Et de fait, du premier au dernier plan, nous resterons, d’une certaine manière, en famille. Dans ce nouveau film-essai, tourné avec quelques caméras DV, Cavalier poursuit son travail de cinéaste solitaire en accueillant dans son cocon intime un nouveau venu et quelques hommes de main. Son timbre suave et délicat vient se frotter à la rudesse à fleur de voix de Vincent Lindon. De manière purement arbitraire, le premier fait du second une sorte de fils d’élection. Élection au sens propre, puisque Cavalier a décidé de jouer au Président de la République ; à Lindon de faire le Premier ministre qui se présentera contre lui (il y a du Mitterrand-Chirac dans cette rencontre).

Cavalier, on le sait, a l’art de ne pas séparer le film de sa fabrication, ou plutôt de faire de cette fabrication, un film. Impossible de faire la part des choses entre ce qui relève de l’écriture ou de l’improvisation. Autour de la relation entre un Président et son Premier ministre viennent donc s’articuler deux autres rapports : acteur-réalisateur et père-fils. Ce jeu de rôles paraît complexe et en même temps tout à fait enfantin, presque naïf. On joue à la politique comme on joue aux gendarmes et aux voleurs. Pour que le jeu s’arrête puis reprenne, il suffit de faire “pouce”. Mais le “pouce” est coupé au montage, ce qui brouille assez malicieusement les choses. De toute manière, chaque figure vient nourrir et enrichir l’autre. La relation acteur-réalisateur dit assez bien la part de manipulation et d’affection feinte qui lie deux hommes politiques. Elle évoque également la nécessité pour le réalisateur de se projeter dans le comédien qu’il choisit. Le réalisateur commande l’acteur qui s’applique à répondre à ses attentes, tout en cherchant à rester fidèle à ce qu’il est.
La relation père-fils, quant à elle, découle de cette volonté des chefs d’État qui, depuis l’Antiquité, se cherchent des successeurs, des fils spirituels, dignes de poursuivre l’héritage qu’ils s’apprêtent à laisser. Les pères se cherchent des fils pour laisser leur empreinte en ce monde, mais ils s’évertuent dans le même temps à fuir leur ressemblance avec leur propre père. Dans un très beau passage, Cavalier constate face au miroir qu’il a aujourd’hui, la peau flasque de son père sous le menton et, dégoûté d’avoir fui si longtemps l’image du patriarche pour finir par la retrouver en face de lui, décide de se faire opérer. Il faut dire également un mot de Vincent Lindon que l’on découvre pour la première fois au cinéma tel qu’il est dans la « vraie vie », le visage mangé de tics, ces tics qui disparaissent dès que le mot « Action !» claque à ses oreilles. Le mélange de réalité et de fiction en est d’autant plus saisissant. Ces tics qui reviennent régulièrement s’apparentent aux remous brouillant la surface d’une mer agitée en profondeur, donnant l’impression que l’acteur laisse cohabiter en lui plusieurs rôles, plusieurs figures, en friction constante.

Exit donc, l’image d’Épinal de la « Mère Patrie », Cavalier rabat la question du politique et de son incarnation sur ce qu’elle est encore trop souvent : un enjeu masculin, régi par des relations « patrie-arcales ». Il faut tout le talent et l’expérience du cinéaste pour nous faire éprouver sensiblement (la texture d’un plat, l’inflexion d’une phrase…) ce qui se joue dans les alcôves du pouvoir, entre ces deux hommes, qui s’évertuent à mener à bien leur mission ensemble tout en sachant qu’ils ne pourront s’épargner les inévitables manœuvres politiciennes. Débarrassés du brouhaha médiatique, retirés dans quelque appartement parisien luxueux, ils se jaugent, s’allient puis s’affrontent autour de mets raffinés et de grands vins.
Le choix du repli dans des lieux vides, silencieux et confortables était la condition du recueillement, de l’introspection et du souvenir amoureux dans Irène, son film précédent. Désormais, le silence indifférent et cosy des lieux, ce choix du quasi-huis clos renforce l’impression d’un pouvoir coupé du peuple, peinant à entendre les citoyens qu’il gouverne. Les rares incursions à l’extérieur confrontent le premier ministre aux « Français » (un boulanger en fin de carrière travaillant avec sa mère, un pilier de bar aux propos peu cohérents…) mais ne font que renforcer cette impression de décalage qui rend impossible un dialogue d’égal à égal. Vincent Lindon reste la plupart du temps silencieux, et le pouvoir reste bel et bien entre les mains et dans la bouche de celui qui maîtrise le logos, celui qui sait choisir les mots et les formules qui marquent les esprits, le ton de voix le plus convaincant et même la cravate la plus harmonieuse ; en somme, tout ce qui le rendra séduisant aux yeux (et aux oreilles) de son auditoire. Quelque soit la relation entre deux hommes, la politique est, toujours, une affaire de séduction
Notons également que le principal projet de loi des deux hommes vise à réduire les inégalités de salaire en France. Ils se heurtent au refus des députés comme de l’opinion publique, ce qui a le don de rendre fou Vincent Lindon. Dans une séquence amusante, ce dernier ouvre une énième bouteille de vin, et Cavalier de citer le « Je vous ai compris ! » de De Gaulle au moment où les deux bras du tire-bouchon se relève. La blague résume assez bien la posture de ces deux hommes persuadés de comprendre les attentes des Français, ce qui est bon pour eux, qui préparent de brillants et roublards discours sans même se rendre compte de l’incompréhension à laquelle ils se heurtent. A l’évidence, les bonnes intentions, comme le bon sens sont bien peu de choses quand la fracture politique se double d’une fracture sociale. Aussi bien intentionnés soient-ils, nos deux bougres mènent une existence travailleuse, mais aussi hédoniste et bourgeoise. Le film trouve ainsi les images justes pour évoquer l’éternel complexe de la « tour d’ivoire » et dire à quel point ce qui clive des gouvernants et des citoyens est autant une affaire d’idées que d’habitus.

Pater nous montre des hommes politiques qui ne sont ni avides de pouvoir, ni corrompus et même pas obsédés sexuels. Alain Cavalier ne « s’insurge » contre rien ni personne, mais il a l’immense mérite de ne pas se contenter de flatter, comme tant d’autres, notre inclination à l’amertume en usant de la caricature et du simplisme des formes de représentation télévisuelles. Sa force réside dans sa capacité à rendre à l’écran tout ce qui, implicitement, rapproche puis sépare les deux hommes. La richesse de leurs liens est donc à la mesure du fossé qui les sépare du reste du pays.
Cavalier a l’art d’exposer ses rares artifices pour mieux les sublimer et il le fait avec le naturel confondant des illusionnistes de génie, de ceux qui nous font croire en leurs tours sans même prendre la peine d’en cacher les accessoires. Aussi ridiculise-t-il instantanément la reconstitution laborieuse de Xavier Durringer qui, dans La Conquête, a probablement confondu pastiche et postiche. Alain Cavalier, lui, a bien compris que la fiction a rendu par avance les armes dès lors qu’elle se contente de singer des personnages et des événements connus de tous.

Sa mise en scène, théâtrale et minimaliste, trouve son incarnation la plus éclatante dans la dernière séquence (encore une fois à table), dans laquelle le Président confie à son premier ministre la légion d’honneur qu’il porte sur sa veste. Le Premier ministre, touché, l’accepte, puis s’empare d’une caméra pour filmer le contre-champ de la scène. À ce moment, l’acteur prend, un peu, la place du réalisateur de la même manière que le premier ministre s’empare, un peu, de l’image et du pouvoir présidentiels. Le mélange des rôles est alors à son apogée. L’objet est discret, presque invisible si l’on n’y prête pas attention, mais ce petit bout de tissu échangé cristallise la passation de pouvoir entre ces deux hommes dans une forme surprenante de filiation élective. Cette dramaturgie qui passe toujours la métonymie la plus chiche pour évoquer les idées et les liens les plus abstraits, consacre définitivement la réussite et la pertinence de cette démarche « less is more ».

La portée politique de Pater est donc à son image : modeste, fragile et en même temps, immense.

Raphaël Clairefond

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