Daney / Berri

À la fin de sa vie, Serge Daney disait qu’il avait rêvé la critique comme une bande à part, comme une « contre-société communiste » soudée par une même croyance et alliée contre les mêmes ennemis. Le procès que Claude Berri lui avait intenté à la suite de son article sur Uranus dans Libération lui avait montré ce qu’il en était, de cette « contre-société » : il s’était retrouvé tout seul.
Si le texte de Daney est bien connu, il n’en est pas de même du « droit de réponse » que Claude Berri avait fait publier dans Libération, qui n’était pas disponible en ligne. Nous le publions ci-dessous, accompagné de trois autres textes qui permettent de resituer cette polémique dans son contexte.

 

Claude Berri répond à Serge Daney

Serge Daney, si je « ne pense pas » et c’est vous qui le dites, il m’arrive parfois de réfléchir, surtout la nuit.
J’ai cru d’abord que j’étais en colère contre vous. Et puis la nuit portant conseil, je vous relis et je me calme. Par-ci, par-là, je finis par comprendre une phrase ou deux. C’est dommage que l’ensemble ne soit pas plus cohérent. Un détail vous fait « rebondir ». Un plan de quatre secondes, où l’actrice Danielle Lebrun feuillette un magazine de ciné de l’époque, sans doute Cinémonde. Je vous cite dans le texte : « Prenons un de ces petits détails à partir desquels on a encore envie de faire la critique de cinéma, c’est-à-dire de radoter. » Dixit. C’est vous qui l’écrivez.
Je n’ai pas grand-chose d’autre à souligner. Pour le reste, je renvoie le lecteur à votre « Rebonds » du mardi 8 janvier (quand Uranus est sorti le mercredi 12 décembre avec une critique parue dans le même journal, le même jour). Si je rebondis à mon tour, Serge Daney – comme le droit de réponse m’y autorise – c’est pour la mémoire de mon père qui me disait souvent : « Si on te crache à la figure, tu ne dois pas dire qu’il pleut. » Ce n’est pas la première fois que vous me cherchez. Déjà pour Florette, j’avais oublié que vous vous posiez la question : à quoi ça sert que BERRI il se décarcasse ?
L’intérêt que vous me portez est touchant. Peu de gens s’étaient posé la question en ces termes. Mais après tout ce n’est pas une mauvaise question. Si vous n’avez pas compris, je vais vous répondre : je me décarcasse, Serge Daney, depuis l’âge de dix-sept ans – j’en ai bientôt cinquante sept – pour faire du cinéma plutôt que de la fourrure. Vous n’êtes pas sans savoir que mon père était fourreur. Au début, je vous le rappelle, j’ai voulu être acteur. Et puis, de fil en aiguille, je suis devenu réalisateur, producteur, distributeur, amateur d’art. Vous savez tout ça. Moi je ne sais rien de vous. D’où sortez-vous ? Sûrement pour écrire comme ça, vous avez dû faire des études. Quelle tête avez-vous ? Un jour, il faudra que nous prenions un verre ensemble. Vous me portez tellement d’intérêt qu’il me paraît normal que nous fassions connaissance.
Donc, je me suis bien décarcassé, j’ai très bien réussi. Mon père serait fier. La seule chose qui pourrait me contrarier, c’est de prendre mal ce que vous écrivez sur moi. Eh bien non – à la réflexion, à la relecture – je ne le prends pas mal du tout. Je ne vous cache pas que ma première réaction à été de vouloir vous tirer les oreilles. Mais ce premier mouvement d’humeur passé, sachez que, bien au contraire, ce que j’attends maintenant de vous, c’est de lire et de relire l’immanquable radotage que vous ferez sûrement sur mon prochain film.
Il y a quelques années ça m’aurait fait mal. Je préférais quand François Truffaut écrivait sur mes films. C’était clair, magnifique. Les articles, c’est comme les films, ils ressemblent aux gens qui les font. Vous devez être un drôle de type. Seriez-vous méchant ? Ce n’est pas mon cas. Je ne fais que des succès, même à l’étranger. Florette est resté trois ans à l’affiche à Londres. En quatre semaines, Uranus a été vu par près de deux millions de Français. Dans l’ensemble, la presse a été plutôt bonne. Uranus va représenter la France au festival de Berlin. Et j’irai me mettre en colère contre un type qui radote ? Il faut se méfier de ses humeurs. Il faut laisser ça aux humeuristes professionnels. J’aimerais bien voir le film que vous ferez peut-être un jour.

Allez, sans rancune. Je suis insomniaque. Vous m’avez permis en plus de passer un bon moment en vous écrivant. Et dites-vous que si je n’ai pensé à rien en faisant Uranus, je viens de passer deux bonnes heures en pensant à vous. Connaissez-vous cette histoire juive ? C’est Moshé qui n’arrive pas à dormir parce qu’il doit de l’argent à son voisin. Il se lève, ouvre sa fenêtre et se met à hurler : Yantel, Yantel ! elui-ci, qui dormait bien, se réveille et ouvre sa fenêtre. Alors Moshé lui crie : Je ne te remboursera jamais ! Là-dessus Moshé se recouche et dit à sa femme ! Maintenant c’est lui qui ne va pas dormir !
Voilà. Serge Daney, continuez. Soyez sûr que je vous citerai dans mes mémoires. En tous les cas, cette lettre y sera. Quand j’ai fait Le vieil homme avec Michel Simon, j’ai tout de suite eu l’instinct que je resterai dans l’histoire – au moins – grâce à lui. Soyez rassuré, vous serez dans l’histoire grâce à moi. Maintenant je vais dormir…
Et comme disait mon ami Coluche : « Allez, salut ma poule ! »

PS : Paris le 25 janvier 1991. A la minute où j’écris, ma réponse devant être soumise à l’approbation de la rédaction, j’ignore quand elle paraîtra. A moins qu’un juge ne tranche…

(paru dans Libération, jeudi 28 février 1991)

 

Serge Toubiana: « C’était une première qu’un cinéaste obtienne par voie d’huissier droit de réponse à un article non diffamatoire »
(« Préface » à Persévérance de Serge Daney)

Serge m’en avait voulu de n’être pas à ses côtés lors de l’« affaire Berri ». Pour ceux qui l’ignorent ou qui ont oublié, il faut rappeler que Claude Berri avait assigné Libération, à la suite d’un article particulièrement inspiré de Serge contre Uranus. Berri avait obtenu un « droit de réponse », faible sur le fond et médiocre dans la forme, qui se terminait par un vulgaire « Tchao ma poule ». C’était une première qu’un cinéaste obtienne par voie d’huissier droit de réponse à un article non diffamatoire. Serge avait été profondément blessé du fait que cette réponse soit publiée sans que quiconque, au sein de Libération, son journal, prenne sa défense.

Il en voulait aussi à ses amis, dont moi. Il avait raison, je ne m’étais pas montré solidaire, je ne l’avais pas réconforté. Le climat était étrange, nous étions en pleine guerre du Golfe…

Par la suite, nous nous en sommes expliqués mais cet épisode a laissé des traces. Serge ne ratait pas une occasion d’y revenir, il en était à un stade de sa vie où il faisait les comptes avec une extrême lucidité, sans indulgence envers lui-même comme envers les autres. C’était ainsi, et la seule preuve d’amitié eût été d’être là.

(POL, 1994, pages 9-10)

 

Serge Daney: « J’espérais, comme dans les films, que les amis viendraient de partout. »
(Persévérance)

Est-ce que il n’y pas chez toi une sorte d’idéal de fratrie ? Au fond, aux Cahiers d’abord, à Libération ensuite, dans un autre milieu et de manière plus sauvage, tu as recherché ce même type de relation avec ceux qui t’entouraient.

Oui, et je l’ai reproduit à Libé. Avec un peu plus de succès et sans doute plus d’autorité. J’ai toujours eu ce désir ou cet idéal, même s’il s’est réveillé tard, de faire partie d’un groupe d’ego ou de personnalités fortes et différentes, soudées par une même croyance ou par le fait d’avoir les mêmes ennemis. Il y a dans ce désir quelque chose du rêve d’une contre-société communiste : qui se ressemble s’assemble. Mais, étant un individualiste forcené, il fallait également que chacun soit absolument singulier dans sa vie, y compris dans sa vie privée. Ce qui nous fédérait aux Cahiers, c’était moins l’amitié qu’une croyance. J’ai couru après cette image, qui n’est jamais arrivée, si bien que je me suis retrouvé à un moment plus important qu’elle… Pour que le bateau ne coule pas, je suis devenu timonier, avec tous les problèmes du timonier. Je le faisais pour moi, pour sauver ma peau. Mais sauver ma peau impliquait de sauver les Cahiers. J’ai vécu la crise la plus importante de ma vie en quittant les Cahiers, à trente-cinq ans, avec le sentiment très violent d’avoir raté ma vie, de ne pas exister, ou d’avoir complètement oublié d’exister à force de me préserver dans un entre-deux. Tu t’en souviens, il y a eu deux moments dans ma vie où j’ai eu honte de dépendre de quelque chose d’idiot. La première fois, c’était lorsque Louis Marcorelles (que je n’aimais pas et qui ne m’aimait pas) n’a pas daigné citer nos noms dans son article du Monde sur les trente ans des Cahiers. J’ai alors pensé que le mien ne serait jamais inscrit dans Le Monde, ce journal qui est quand même l’état civil, et cela a fait revenir la naissance illégitime, la bâtardise… La seconde, c’est l’affaire Berri l’an dernier, à propos d’Uranus. J’avoue que le côté « Tous pour un, un pour tous » en a pris un sacré coup… J’espérais, comme dans les films, que les amis viendraient de partout, toutes affaires cessantes, en disant : « Qu’est-ce que c’est que cette histoire, on va aller casser la gueule à celui qui s’est mal tenu avec notre copain ». Ce n’était pas grave en soi, mais je n’ai trouvé personne. Aujourd’hui, s’il n’y avait pas eu la maladie, j’aurais tiré définitivement un trait là-dessus, quitte à me retrouver plus isolé encore. Peut-être suis-je assez fort pour être seul… Un jour, on comprend que chacun sauve sa peau, c’est la vérité des sujets. Cette idéalisation-là, sur le modèle des Trois Mousquetaires, c’est ce qui est politique en moi. Politique au sens où c’est le rêve d’une alliance entre personnes différentes. Après 68, les droits de l’individu ont commencé à exister terriblement, et l’idéal ne consistait pas à s’allier avec des gens qui te ressemblaient trop, mais à apprendre à faire des alliances plus raffinées sur des idéaux plus transversaux. Ça a été la grandeur des années soixante-dix, que ce soit dans le mouvement des idées ou des mœurs, une grandeur un peu âpre qui a fini par cogner les bords.

(POL, 1994, pages 147-149)

Serge Daney: « Il est normal que dans cette période de retour d’hypocrisie bourgeoise, le sens critique soit dévalorisé. »
(« Entretien avec Philippe Roger », dans Devant la recrudescence des vols de sacs à main)

Est-ce que c’est « le » cinéma qui nous manque, tout le cinéma, ou est-ce que, malgré tout, ce n’est qu’une partie du cinéma ? Autrement dit : tes goûts ont-ils changé ?

Quand je me suis surpris, dans cette chronique [celle pour Libération, NDLR], à dire encore du bien de Fritz Lang et toujours du mal de René Clair, j’ai moins été étonné de ma fidélité aux goûts traditionnels des Cahiers qu’à la véhémence avec laquelle je refusais toute « réconciliation ». Cette véhémence est peut-être devenue mon problème dans une opinion très pacifiée. Au moment où, au cours d’une fête du cinéma télévisée, on a élu Les Enfants du Paradis plus beau film français depuis le parlant, j’ai eu le sentiment que « nous » n’avions pas gagné. Qui est ce « nous » ? Ceux pour qui le cinéma français, c’est plutôt La règle du jeu, Pickpocket, Playtime, L’enfance nue ou La maman et la putain. Et puis, je me raisonne et je me dis que si nous avions aimé ces films pour leur violence minoritaire, il est normal que dans cette période de retour d’hypocrisie bourgeoise (je préfère ça au « consensus mou » qui est lui-même un cliché mou), la violence soit mal vue, le sens critique dévalorisé et le minoritaire vite mis dans son tort.

Je ne devrais donc pas être surpris. Pas surpris qu’entre le cru et le cuit, la guerre continue. Une guerre culinaire (nous sommes en France) où, face à la crudité-naturalisme (Renoir), la crudité-impressionnisme (Bresson) ou la crudité-art moderne (Godard), on retrouve le mijoté à la Tavernier ou le frichti Berri. Pas surpris que celui-ci me poursuive en justice comme un caïd blessé. C’est l’héritage du Delannoy bouilli ou du mironton L’Herbier (un vrai nul, celui-là). Cela dit, tout me dit qu’il y a là comme une « guerre civile » franco-française, qui tient à ce pays et à son histoire, qui excède le cinéma et qui ne sera jamais finie. Quelqu’un m’avait écrit, à Libération, pour me reprocher de faire du Truffaut trente ans après. Il avait raison. Nous sommes « trente ans avant ».

(Aléas, 1991, page 113)

 

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