Où regarde-t-on quand on parle ?

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Certainement, l’univers créé est mal pensé, le récit convenu, les acteurs sans éclat, l’imagerie numérique vraiment laide. Certainement, puisqu’on le dit. Ça ne m’a pas empêché de prendre un certain plaisir à After Earth, parce que c’est un film de voix et qu’un film de voix ne peut être complètement raté. Shyamalan a toujours fait un usage intéressant des voix dans ses films. Je pense aux effets qu’il tirait des voix off dans Incassable et qu’il exploite à nouveau ici, ou à la diction très particulière qu’il impose à ses acteurs, depuis Sixième Sens. Je n’irai pas jusqu’à dire que ses derniers films, à défaut d’être de bons films, feraient d’honorables « dramatiques radio », comme le suggèrent en plaisantant les auteurs de cet article, mais l’idée a le mérite d’attirer l’attention sur ce qui fait l’intérêt d’un film comme After Earth.

Ceux qui ont vu Phénomènes se souviennent peut-être de la dernière scène. Mark Wahlberg et Zooey Deschanel s’étaient réfugiés dans deux abris différents, reliés par un tuyau dont l’acoustique donnait l’illusion de la présence de l’autre : l’autre, absent, lointain, était seulement présent par et dans sa voix, toute proche, comme s’il était là. Une belle scène. After Earth est pour ainsi dire une extension de cette scène sur la durée d’un film. Le père (Will Smith) se retrouve cloué dans un fauteuil au bout d’un quart d’heure de film (le pauvre n’a même pas Grace Kelly pour lui tenir compagnie). Il envoie son fils à l’autre bout de la vallée, chercher une balise de détresse ou quelque chose de ce genre, de toute façon on s’en moque, ça n’a aucun intérêt. L’intérêt, c’est que cette situation permet de développer tout un jeu de présence/absence à partir de l’utilisation des voix : tandis que le fils erre seul dans la forêt, le père reste présent près de lui grâce à un émetteur qui fait entendre sa voix. Une bonne idée du film, c’est d’avoir rendu transparent le dispositif d’émission/réception : on ne voit pas le fils s’adresser à un micro ou écouter une oreillette ; il ne fait aucun geste particulier pour parler ou écouter, ce qui fait qu’on voit le fils parler à son père ou l’écouter tout comme s’il était vraiment en face de lui.

Preuve que le rapport voix/image est au cœur du film, c’est qu’il fait l’objet de la toute première conversation entre le père et le fils. Le père vient de rentrer d’une longue mission, le fils l’attend avec anxiété (il a peur de le décevoir) ; à table, le père l’interroge et le fils ne regarde pas son père en lui répondant. Sur quoi le père demande : « Où regarde-t-on quand on parle ? » La réplique est géniale. Will Smith aurait pu dire simplement : « Regarde-moi quand tu parles » ; ça aurait été beaucoup plus plat. La réplique du film a le génie de dissimuler l’ordre de regarder dans les yeux sous la forme d’une question, ce qui fait qu’on oublie l’ordre et qu’on garde la question. « Où regarde-t-on quand on parle ? » : c’est une question belle et étrange, qui donne à réfléchir et dont le film fait quelque chose.

Quand le père demande à son fils de le regarder dans les yeux et qu’ils se font face, c’est comme s’ils étaient à des millions de kilomètres l’un de l’autre ; une distance infranchissable les sépare, bien qu’ils soient dans le même plan, tout près l’un de l’autre. Le film, en un sens, raconte le franchissement de cette distance, une prise de contact qui ne passera pas par un regard échangé les yeux dans les yeux – en tout cas, pas avant le plan final, pas avant d’en passer par un long voyage. Entre les deux visages du père et du fils qui se regardent, il y a une distance infinie, et cette distance infinie à parcourir, c’est la voix qui en donne la mesure, au moment où le fils erre dans les bois, « entouré » par la voix de son père. Distance sans mesure, car cette voix, en un sens, n’a pas de lieu : elle est là, elle résonne dans le plan, dans les bois traversés par le fils, mais comme elle est sans corps, elle semble partout et nulle part, introuvable.

À partir du moment où le père et le fils se séparent, le père est comme coupé en deux : il y a d’un côté un père entier, cloué dans la carcasse du vaisseau ; et de l’autre, un père sans corps, qui flotte autour du fils errant sous la forme d’une voix. À ces deux modes de présence correspondent d’abord deux voix différentes. D’un côté, quand le père apparaît à l’image, il a une voix parfaitement claire et mate, prononcée très près du micro : elle a presque la clarté, la proximité des habituelles voix off. La quasi absence de bruit de fond et de musique, la position immobile du père, souvent cadré en plan rapproché, situent d’emblée sa voix dans une sorte de non-lieu hors du film et en font déjà presque une voix sans corps. De l’autre, quand le fils entend son père lui parler au cours de son périple, la voix change : elle est filtrée et mise à distance par les bruits du récepteur, elle a le même grésillement qu’une voix entendue au téléphone : c’est ce bruit parasite qui donne à cette voix son ancrage réaliste dans l’image, puisque nous entendons la voix comme le fils l’entend, comme une voix lointaine qui lui parvient par un appareil.

Une première modification intéressante survient quand Shyamalan transforme cette voix lointaine et modifiée en « voix in » dans des plans où la vraisemblance voudrait justement qu’on ne l’entende pas ainsi. Je pense en particulier à la belle scène où le père raconte comment un jour il a réussi à vaincre un monstre en surmontant sa peur. Le fils écoute ce récit tandis qu’il s’endort seul, dans les bois : contrairement aux plans précédents où la voix est filtrée, ici il n’y a aucun filtre, aucun écho : c’est comme si le père était vraiment présent dans les bois avec son fils. C’est le premier moment dans le film où la voix du père cesse d’être localisable de façon « réaliste » : le fils devrait l’entendre déformée par l’émetteur, mais nous l’entendons en fait comme si le père était à côté de lui, dans le plan. Première étape d’une transformation, par laquelle cette voix, qu’on entend d’abord grésillante dans l’ampli, se transforme en voix intérieure ; cette voix, simplement écoutée au début, s’intériorise en voix entendue, au sens plein de ce mot.

Suite à je ne sais plus quelle mésaventure, le contact entre les deux personnages est rompu ; le fils n’entend plus son père dans le haut-parleur. Là aussi le film en tire intelligemment parti, par exemple en imaginant des effets de playback. Au moment où le fils se réfugie dans une grotte, il se récite intérieurement les paroles que son père lui a demandé d’apprendre pour réussir sa mission. Le spectateur les entend, parce que Will Smith les récite à nouveau pour nous en voix off. On lit alors clairement sur les lèvres du fils les mots que la voix off est en train de répéter, et que pourtant il n’est pas censé entendre : comme si c’était cette voix elle-même qui parlait maintenant par sa bouche. Autre exemple : la scène où le fils atteint son but et trouve le vaisseau recherché. Le père (toujours cloué au loin) observe son fils grâce à des caméras de surveillance qu’il a disposées un peu partout pour l’accompagner et le protéger. Le fils, lui, ne voit toujours pas ni n’entend son père ; il ne sait même pas qu’il est observé. Le père se parle alors à lui-même, pour ne pas céder au découragement ; il dit à voix haute tout ce que son fils devrait faire : on voit alors le fils se ressaisir, et agir tout comme s’il entendait ce que son père lui conseille. Belle idée que cette voix que nous entendons, que le fils n’entend pas mais qu’il entend quand même. Quel statut lui donner ?

C’est le trajet de cette voix qui m’a intéressé dans le film, le jeu de distances qu’elle permet entre proche et lointain, absent et présent, extérieur et intérieur, les coupes inattendues, inventives, qu’elle fait passer dans l’image. C’est un film qui donne à entendre la voix des acteurs simplement parce qu’il défait les liens « naturels », conventionnels entre images et voix et nous force à prêter l’oreille.

Bien sûr, on pourra trouver pesant ce périple initiatique par lequel un fils intériorise la voix de son père pour devenir comme lui un exterminateur de monstres. D’autant que l’image redouble ce que le son pourrait presque à lui seul raconter. Le fils passe par toute une série d’aventures épiques grâce auxquelles il acquiert le même savoir que son père, le même courage, la même capacité à vaincre la peur, etc. After Earth produit pourtant un tout autre effet qu’un film comme Man of Steel, par exemple, à côté duquel il a les allures d’un petit film intimiste et austère. Là où Man of Steel nous raconte l’histoire assommante d’un super-héros qui met des heures à assumer son destin de maître du monde et passe son temps à nous faire sentir combien cela lui pèse de porter le fardeau du monde sur ses supers épaules (ce n’est pas pour rien qu’il s’appelle le « man of steel » : toujours plus lourd, plus pesant : telle semble être sa devise), After Earth raconte l’histoire d’un enfant qui s’allège du fardeau de deuil et de tristesse qu’il portait dans son cœur. S’il a suivi le chemin de son père, ce n’est pas pour prendre sa place, devenir un héros d’un ennui aussi accablant que lui (il faut voir l’allure monolithique de Will Smith tout au long du film : être un héros, ça a l’air d’un barbant…) Le fils vainc sa peur et acquiert le rang de ranger qu’il désirait mais il le laissera à d’autres finalement, comme si ce qui avait compté pour lui dans cette aventure, c’était seulement de respirer plus à l’aise, de déposer le poids de tristesse et de culpabilité qui l’entravait. C’est le sens de sa toute dernière réplique : sauver le monde, ce n’est pas pour lui tout compte fait. Maintenant qu’il a fait ses preuves, il préfèrerait abandonner les rangers et travailler dans des bureaux avec sa mère. La scène a quelque chose de grotesque (je vous passe les détails de Will Smith faisant un salut militaire à son fils, entre autres ringardises) mais elle a sa logique dans l’univers endeuillé de Shyamalan où l’important n’est pas de sauver le monde mais de vivre avec la perte qu’on a subie. Maintenant que le fils a fait sienne la voix de son père, il la fait autre et prétend vivre sa vie, c’est-à-dire se rendre utile, choisir un travail pas idiot, et pourquoi pas, finir Moby Dick? Ce serait effectivement un bon début.

 

Eyquem

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