La nuit remuante d’Oncle Boonmee

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« Yeux clos, yeux écarquillés. Yeux clos écarquillés. » (Beckett)

Il y a des films comme ça, dont le souvenir restera indissociable du contexte dans lequel on a croisé leur route. Ils font dès lors partie de notre vie, de nos souvenirs, au même titre que n’importe quel autre événement marquant qui deviennent les jalons de notre mémoire. Quand on les revoit ou qu’on y repense, on se dit immédiatement : j’étais avec telle personne, à tel endroit, je venais de faire ça et j’étais dans tel état d’esprit. Mais comme dirait le spirituel Vialatte que je parcours en ce moment : « Les événements ne sont rien. Ce qui compte, c’est leur légende. La façon dont on les raconte ».

Mais comment raconter quoi ? Il faut bien commencer par quelque chose : ce contexte si particulier. J’ai découvert Oncle Boonmee avec quelques privilégiés (visiblement pas tous conscients de leur « chance »), un certain mois de mai. C’était un des derniers films du festival et peut-être celui que j’attendais avec le plus d’impatience. Après plusieurs jours d’incertitude due à l’insurrection des chemises rouges en Thaïlande, « Joe », comme certains se plaisent à le surnommer par paresse ou amitié, avait fini par arriver à temps pour présenter son film. A la fin de la projection, comme c’est l’usage, les lumières se sont rallumées et il a été assez longuement applaudi. La rupture a été un peu brutale. L’expérience de cette projection avait quelque chose de particulièrement envoûtante, le charme un peu magique du film nous transportait ailleurs, pour nous confronter à des formes d’altérités radicales. J’ai souvent l’impression que le noir de la salle de cinéma exacerbe nos cinq sens. Dans ce cas particulier, je me sentais vraiment dans la nuit, dans la jungle, comme si le moindre reflet, le moindre bruissement pouvaient annoncer une apparition, un danger… Même dans la salle, je portais une attention redoublée au rythme de mon cœur, aux respirations, aux sensations, aux mouvements autour de moi, comme si j’étais soudain doté de pouvoirs surnaturels, un genre d’hyper-acuité des sens. C’est tout un système de perception et de sensations qui se réagençait dans l’obscurité de la salle. Les projecteurs m’ont tiré de ce monde silencieux, sauvage et peuplé par toutes sortes d’entités vivantes pour me replacer dans cette salle lourdement décorée et peuplée d’une foule monolithique, pleine de types en costumes noirs, comme une armée de luxe, bruyante et agitée. Autour de moi, tout était devenu uniforme, triste et monotone.

A peine sorti du monde littéralement « hors du commun » d’Oncle Boonmee, j’ai aperçu « Joe », au milieu des spectateurs, tous les regards étaient tournés vers lui. Il se démarquait du reste de la foule par son costume blanc trop grand pour lui, mais aussi par son large sourire, son air d’enfant émerveillé… Encore tout ému par le film, j’étais tenté de l’attraper par le bras pour l’emmener par la porte de secours et m’enfuir avec lui afin de retrouver l’intimité du film dans une cabane de gosses en forêt. Mais je suis resté sagement au milieu du public, non loin de sa petite tête ronde, à me demander bêtement comment toutes ces images, ces créatures, ces histoires ont bien pu faire pour s’échapper avec tant d’agilité de la jungle de son cerveau.

Et puis, dans le contexte de cette séance, contexte qui est devenu pour moi inséparable du film lui-même, il y a autre chose qu’il faudrait mentionner. J’étais ce soir-là dans la salle avec une fille. Ca a été une longue histoire mais hélas une courte idylle. En revoyant le film récemment, je me suis souvenu d’un message qu’elle m’avait envoyé le lendemain. Elle avait aussi été très touchée par le film et disait que ça avait été pour elle « un moment…parfait ». J’étais bien d’accord et n’avais rien à ajouter. Certains parlent de rêves a propos d’Oncle Boonmee.

C’est la raison pour laquelle la deuxième vision du film, il y a quelques jours, a été une expérience quelque peu déroutante. Au moment où le spectre de la femme de Boonmee apparaissait lentement à sa table, il me semblait que de mon côté de l’écran, c’était la fille d’il y a quelques mois que je retrouvais à mes côtés. Je baignais dans le souvenir vague et flottant de son parfum, de la sensation de ses cheveux fins qui effleuraient ma joue quand elle posait sa tête contre mon épaule, de la tiédeur de ses deux mains qui se refermaient sur la mienne et qui me donnaient l’impression que nous étions deux enfants fascinés à qui on aurait raconté un conte mystérieux et inquiétant avant de s’endormir. Ce n’est certes pas très enthousiasmant de sentir ressurgir ce genre de madeleine empoisonnée, qui contient tout ce qui est perdu et qui laisse un arrière-goût un peu amer. Ca aura eu au moins le mérite de me rappeler cette dimension régressive de la mémoire et du film lui-même.

En effet, Boonmee lui-même ne se comporte-t-il pas comme un enfant ? C’est ce qu’on se demande à le voir assis sur son lit enserrant le spectre de sa femme de ses petits bras potelés. Ne dit-on pas qu’à l’approche de la mort, on retombe en enfance ? Si le héros redevient enfant, alors le spectateur aussi. La salle de cinéma est souvent rapprochée de la caverne de Platon. C’est ici, tout simplement, une grotte utérine dans laquelle le spectateur renaît, où il se donne l’illusion de voir tout ce qu’il voit pour la première fois. Oncle Boonmee doit faire appel à ce mécanisme pur de croyance qui consiste à partir du principe que ce qu’on voit est « vrai ». « Vu de mes yeux vu ». Quand j’étais petit, j’étais persuadé que les personnages qui mouraient à l’écran mouraient vraiment. On m’a dit ensuite qu’il s’agissait d’acteurs et j’ai alors pensé qu’on devait parfois tuer beaucoup d’acteurs pour faire un film. Je me dis aujourd’hui que c’est un peu comme ça que raisonnent les personnages d’Oncle Boonmee, mais à l’envers : « Si cette bête velue me dit qu’elle est mon fils et qu’il est vivant, c’est que c’est vrai ».

Si les films d’Apichatpong Weerasethakul ont quelque chose de primitif (comme le titre de son exposition récente le suggère), c’est peut-être en raison de cette croyance enfantine, à laquelle il fait appel, croyance absolue dans la force d’évocation des artifices les plus archaïques. Et ceux qui ne se retrouvent pas dans ce rapport très instinctif, presque naïf, au surnaturel passent forcément à côté et trouvent le film ridicule. Pour aimer Oncle Boonmee, on doit craindre de voir le train sortir de l’écran, on doit être tétanisé par le grand singe qui nous fixe de ses yeux rouges, quitte à en sourire cinq minutes plus tard. Cette incertitude, cette ambivalence convoque l’esprit forain de Méliès, comme ça a déjà été souligné, bien entendu, mais pourquoi pas également les attractions telles que le train fantôme, où l’on accepte de jouer le jeu, l’espace d’un instant, sans trop savoir à l’avance si on en rira ou si l’on en aura vraiment peur.

Je me suis senti devant le film, dans cette jungle, comme un enfant intimidé par les ombres des arbres la nuit, dansant sur les murs de sa chambre. C’est une sensation qu’on retrouve parfois quand on se réveille en sursaut d’un mauvais rêve et qu’on est persuadé que la silhouette d’un meuble ou d’un objet dans la pénombre trahit un monstre, un tueur ou tout autre forme d’incursion menaçante. Devant ces murs de végétation ou sur les parois de la grotte, à l’écoute des insectes omniprésents et des bruits sourds et lancinants, on s’attend à voir se profiler n’importe quelle forme d’esprit ou de créature. Par une série d’audacieuses incursions du surnaturel dans la pâte hypersensible du réel, Joe nous ramène insensiblement à l’émerveillement du jeune Proust ou du jeune Bergman jouant avec sa lanterne magique projetée sur les murs de sa chambre.
Il faut dire qu’il n’a pas son pareil pour nous immerger dans des blocs d’espace-temps et nous donner à percevoir la richesse de la faune, de la flore et donc des esprits qui peuplent, hantent, habitent, traversent cet espace. Le film bien que constitué par fragments hétérogènes laisse l’impression durable d’une nature vivante, comme une fourmilière grouillante, bruissante, vibrante, dense, chargée d’une Histoire et d’histoires, d’êtres vivants et d’êtres morts pour les accompagner.

Et ce qu’il nous raconte, puisqu’il y a bien un récit, des récits, s’oppose absolument à la forme des contes de notre enfance. N’est-elle pas étonnante, cette capacité à se délester de toute forme de jugement moral ou de psychologie ? Les esprits, par exemple, ne sont jamais présentés comme bons ou mauvais ; ils sont, tout court. Leur simple présence, leur aura suffit à guider et à rassurer les vivants. Avait-on déjà vu au cinéma des hommes-singes et des fantômes tout droit sortis du musée de l’horreur et de la science-fiction se comporter de la sorte ? Les relations étonnantes qui sont mises en scène dans Oncle Boonmee figurent une sorte d’univers animiste dans laquelle l’humain, l’animal, le végétal et le surnaturel cohabiteraient en bonne intelligence. Un univers dans lequel les rapports ne seraient plus fondés sur l’affrontement mais sur l’empathie, la bienveillance. On a rarement senti une telle douceur entre des personnages, sans jamais verser dans une mièvrerie qui viendrait insister sur leur évidente bonté.

Dans un entretien à paraître chez les Spectres, Nicolas Klotz évoque sa quête d’un « cinéma soucieux ». Quand on voit Boonmee soigné par ses proches, accompagné par le fantôme de sa femme et de son fils, c’est le mot qui me vient à l’esprit : soucieux. Un cinéma où les personnages veillent les uns sur les autres.
De même, on pourrait dire d’Apichatpong Weerasethakul qu’il est un cinéaste soucieux. Soucieux de filmer la forêt où il a grandi et ses habitants, soucieux de filmer des croyances, des pratiques, des légendes, avant que tout ça ne disparaisse. Soucieux surtout de s’approprier ce vaste « tout ça » pour construire une mythologie très personnelle où, à l’évidence, tout devient possible ; un monde où les reflets ne reflètent plus ce dont ils sont le reflet, où les personnages se dédoublent, se réincarnent…

Si les identités et les états sont flottants, incertains, alors toute incursion dans notre champ de vision devient l’occasion d’un émerveillement nouveau. Rien ne se crée, tout se transforme, et l’on finit par puiser dans les images du cinéaste comme dans une source de vie, une fontaine de Jouvence qui régénère notre croyance dans les puissances du cinéma ; la seule chambre noire où l’on peut rêver les rêves des autres, « yeux clos écarquillés ».

Raphaël Clairefond

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