Oncle Boonmee

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Sur ces derniers mots jetés un peu sèchement, elle se lève en faisant grincer sa chaise, va ouvrir la porte du frigo pour prendre un yaourt et file sans un regard sur le canapé. Elle allume la télé, et zappe entre les informations, les clips et les séries américaines, toujours les mêmes depuis 20 ans. Elle s’arrête finalement sur une chaîne nouvelle : Zen TV. À l’écran : un paysage de plage paradisiaque. Un plan fixe, qui dure, qui dure, comme s’il voulait rompre crânement le rythme effréné des autres chaînes et du zapping. En voix off, une femme donne des conseils de relaxation, il est question de détendre des parties du corps, de tout lâcher. Fascinée, elle a arrêté de manger, tenant à bout de bras le yaourt qui menace de s’étaler sur le tapis. Le fracas des assiettes qu’il pose dans l’évier la sort de sa torpeur, elle sursaute, redresse le pot et se tourne vers lui. Il rigole.

« Alors toi, ça y est, il y a un plan fixe de 10 min au milieu de la nature, ça te suffit, c’est un film d’auteur aussi, ça aura la palme, c’est ça ?
— Pfff, t’es vraiment con quand tu t’y mets. »

Il la rejoint sur le canapé et passe son bras autour de son cou, arborant son sourire le plus commercial, comme pour faire la paix, mais jouant le jeu, elle fait mine de se débattre en grognant. Ses lèvres tendues vers elle parviennent tout de même jusqu’à la joue gauche. Vaincue, elle blottit en silence sa tête contre son épaule. Fier de lui, le mâle dominant récupère la télécommande comme on s’empare d’un sceptre et revient sur les infos. Histoire de donner son point de vue sur la discussion du repas, TF1 s’inquiète des personnes âgées en zone rurale qui n’ont personne pour les aider et leur tenir compagnie. Heureusement, une association de bénévoles dévoués circule de hameau en hameau pour leur fournir l’aide et la compagnie.

Un moment plus tard, la fenêtre entrouverte de la cuisine a laissé pénétrer une brise tiède qui se faufile jusqu’au salon pour caresser la petite tête féminine, assoupie dans le creux de la grosse épaule masculine. Juste avant de sombrer lui aussi, un ultime éclair de lucidité le décide à réveiller madame. Elle se frotte les yeux, l’air tirée d’un très profond sommeil. Elle se demande l’heure qu’il est. Il lui chuchote à l’oreille qu’il est l’heure d’aller se coucher.

D’un coup de baguette magique, le lit a remplacé le canapé. C’est lui qui dort maintenant d’un sommeil paisible. À ses côtés, elle garde les yeux grand ouverts, elle a l’impression d’avoir dormi de longues heures. Elle pourrait repartir pour une nouvelle journée, mais dehors c’est la nuit, les rues sont vides et nul esprit ne l’attend pour se promener avec elle. Elle scrute de ses yeux myopes les ombres de la chambre, et tâche vainement de séparer les nuances de gris et de noir. Elle cherche des formes reconnaissables comme elle aime à le faire allongée dans l’herbe, la tête dans les nuages. Ici, un homme avec un grand chapeau, là un aigle aux larges ailes ouvertes. Reviennent à sa mémoire des souvenirs vagues, des images dans un trouble reflux charriant les hommes préhistoriques de La Guerre du feu et la momie de Tintin et les sept boules de cristal. Rascar Capac, c’était son nom. C’était elle, elle et les Cro-Magnons de Jean-Jacques Annaud qui se tenaient à ses côtés, juste là, immobiles et terrifiants, juste à la place de l’homme au grand chapeau et de l’aigle aux larges ailes. La nuit venue, ils la terrifiaient, ils étaient là, tapis, menaçants, attendant que le tendre gibier s’endorme pour étendre leurs griffes sales et lui faire du mal. Dans sa tête, elle plaque l’image du grand singe aux yeux rouges sur celle de Cro-Magnon et elle se demande pourquoi elle avait si peur du second et pas du tout du premier. Est-ce simplement la différence d’âge ? Peut-être, un peu. A priori, quoi de plus terrifiant qu’une grande silhouette noire qui vous fixe de ses yeux rouges au cœur de la jungle ? Peut-être qu’après tout il n’y a rien de plus terrifiant qu’une silhouette seule, susceptible d’abriter tout et son contraire, silhouette qui pourrait même s’avérer n’être qu’un grand trou béant. Peut-être que ce serait ça le pire. Peut-être que ces yeux rouges qui percent le noir comme deux lasers rendent forcément plus humaine, plus familière, la mystérieuse silhouette. Peut-être qu’ils nous feraient plus peur aussi si on ne les apercevait que furtivement, s’ils ne se livraient pas à nous du haut de leur immobilité curieuse. Peut-être qu’elle n’en avait pas peur tout simplement parce que la posture n’était pas agressive, ni menaçante pour un sou. Ces deux points lumineux étaient dépourvus de toute expression humaine et pourtant, encore un coup de l’anthropomorphisme, on aurait juré y déceler un regard interloqué. Au moment où il traverse le cadre, le grand singe a l’air de vaquer à ses occupations, mettons qu’il rentre de la chasse, éreinté, quand il tombe sur cet humain, ce spectateur, et qu’il se dit « mais qu’est-ce qu’elle fiche-là cette sacrée bestiole ? ». Et c’est comme ça que son regard surpris devient le nôtre, comme dans un miroir. La grande silhouette est aussi bien notre ombre projetée sur la toile. Et c’est sans doute pas un hasard si on découvre plus tard que ce grand singe était un homme dans une autre vie… Ainsi dérivaient les pensées de la jeune femme jusqu’à ce qu’elle finisse par atteindre les rives cotonneuses du sommeil. Cro-Magnon et Rascar Capac, l’homme au chapeau et le grand aigle, sans oublier le grand singe, tous veillent sur elle, comme les figurines de la crèche sur le divin enfant.

Lorsqu’elle se réveille le lendemain, elle ne sait plus très bien s’il faut se réjouir ou regretter l’absence des monstres et des esprits dans sa chambre comme ailleurs. Elle sait juste qu’elle n’a plus peur. Et puis, la chaleur rassurante du corps de l’homme est toujours là, au cas où, pour tenir à distance les fantômes de ses angoisses enfantines. Non, décidément, elle n’est plus une petite fille.

Le lendemain, à peu près à la même heure, le couple retourne voir un film dans le même cinéma, parce que c’est toujours les vacances. Ils ne reparlèrent plus jamais d’Oncle Boonmee.

Raphaël Clairefond

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