Oncle Boonmee

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Un couple parmi d’autres est allé voir Oncle Boonmee. Récit.

Elle pousse difficilement la lourde porte de sortie et vacille sous le poids de l’intense lumière blanche. Il lui emboîte le pas. Elle sent dans son dos les frémissements d’un ricanement prêt à jaillir et qui annonce probablement une pauvre vanne moquant la faiblesse physique bien connue des bonnes femmes. Avait-il compris qu’elle n’était pas d’humeur ? Toujours est-il que pour une fois, il s’abstint. Avant même que les lumières de la salle de cinéma ne se rallument, elle avait bien compris qu’il était d’humeur sarcastique. Lui, de son côté, avait aussi senti qu’elle avait été émue, très émue par le film. Mais qu’il ne s’avise pas de parler de sentimentalisme, ça la mettrait très en colère. Les noms thaïlandais achevaient lentement leur ascension. Ils restaient silencieux, face à la toile, sans se regarder. Ils se connaissent assez pour n’avoir pas à se dire les choses dans la seconde. Après avoir aussi sagement attendu la fin du générique, il avait attrapé sa veste. C’était évident, elle, n’avait pas envie de se lever, pas envie de quitter l’écran. À la fin du film, le vieil oncle mourant retourne dans une grotte qui pouvait fort bien symboliser le ventre d’une mère. Retour aux origines, etc. Le vieil oncle se recroqueville contre une des parois pour laisser s’écouler les dernières gouttes de vie qui lui restent. Comme par mimétisme, elle s’était repliée au fond de son siège, presque en chien de fusil, comme un enfant prostré serrant très fort son doudou en suçant son pouce. Et comme le vieillard, elle se sentait en sécurité dans cette grotte de cinéma. Probable, qu’elle aurait voulu ne jamais en sortir. Mais les lumières ont fini par se rallumer et les agents auraient fini par la mettre à la porte, parce qu’autrement il faudrait payer plusieurs fois pour voir plusieurs fois le même film et elle n’avait pas « La Carte ». Bonne fille, elle s’était dirigée vers la sortie.

À présent, ils marchent tous les deux dans la rue, toujours côte à côte et séparés. Ils errent dans une direction inconnue parce qu’il n’est pas très tard, qu’ils sont en vacance et que rien ni personne ne les attend nulle part. Autour d’eux, les capots brûlants des voitures renvoient une lumière métallique qui agresse leurs pupilles encore gonflées d’obscurité. L’air égarée, elle marche à petits pas hésitants. Les passants pensent peut-être qu’elle vient de subir un choc, qu’elle a appris une mauvaise nouvelle ou quelque chose comme ça. Elle a du mal à supporter le bruit des moteurs, les gens pressés qui la dépassent. Dans la salle, tout était net, elle parvenait si bien à détacher les sons les uns des autres, les séquences glissaient délicatement les unes sur les autres, tout semblait aller de soi, même les choses les moins ordinaires. Dehors, tout est confus, elle a l’impression de capter le monde autour d’elle avec la mauvaise focale et un micro déréglé. Le passage de l’intérieur à l’extérieur a été un peu brusque. Autour d’elle, il gambade comme un jeune chiot, il se dégourdit les jambes, tape dans les cailloux, saute au-dessus du moindre plot, fait peur aux pigeons… C’est un enfant qu’on a trop longtemps enfermé. Il se défoule, ragaillardi par la chaleur.

Mais il ne suffit pas de marcher au hasard pour aller nulle part. Leurs pas finissent par les ramener à la maison. Ils disent toujours « à la maison », même s’ils vivent dans un petit appartement depuis quelques années. Ils n’ont quasiment pas échangé un mot. Elle se dirige mécaniquement vers la cuisine et prépare une salade avec plein de légumes de couleurs différentes. Couper des légumes, le soir, sans penser à rien, elle aime bien. Elle dit que c’est comme ça qu’elle se vide la tête. Les tomates et les poivrons glissent entre ses doigts, ses gestes sont sûrs. Au contact de leur fraîcheur humide, elle a l’impression de reprendre ses esprits.

Il sort de la douche en s’ébrouant bruyamment, juste à temps pour passer à table. Diplomate, il la complimente sur sa salade qu’il engloutit comme s’il n’avait rien mangé depuis quinze jours. Elle sourit, en piquant quelques morceaux qu’elle a coupé très fin. Et puis, finalement, il se lance :

« Alors, t’as aimé le film tout à l’heure, hein !
— Oui, bien sûr. Et toi, tu as détesté, réplique-t-elle du tac au tac.
— C’est vrai que ça m’a bien fait chier.
— Tu fais jamais aucun effort.
— C’est pas vrai… Quand j’y comprends quelque chose, je veux bien mais là, c’était sans queue ni tête.
—  Non mais arrête, tu veux toujours qu’il y ait une raison, une explication simple à tout. Moi je pense qu’il a beaucoup d’humour, c’est volontairement décalé, et poétique aussi, évidemment. On est à la fois émerveillé et amusé.
— Bof… C’est tellement artificiel et mal foutu, avec ses effets spéciaux tout bricolés… Paraît qu’il adore Avatar… Bah, il y a du boulot.
— C’est nul de penser comme ça. Moi je me suis même pas posé la question, jamais je me suis demandé comment ils avaient fait pour les effets spéciaux. J’aime bien qu’on nous impose rien, qu’on cherche pas à nous en mettre plein les yeux… T’as le temps de t’y sentir bien dans sa forêt, il t’y plonge doucement, t’as envie de tendre l’oreille, de suivre le buffle qui s’éloigne dans la brume…
— Super, c’est d’un niais tout ça… Moi des singes avec des boutons de veille à la place des yeux, j’arrive pas y croire.
— Et t’as pas aimé, ces personnages qui reviennent pour accompagner le vieil oncle, veiller sur lui ? Moi j’aimerais bien, si ça pouvait être comme ça dans la vraie vie… On a vraiment pas le même rapport à la mort, nous on accepte jamais, on fait toujours que lutter, comme s’il n’y avait jamais de bon moment pour mourir.
— Mouais, j’crois pas que j’aurais besoin d’un homme-singe à mon chevet pour crever en paix.
— Rhâ, tu m’énerves quand t’es comme ça ! »

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