Omar, ce mur qui nous sépare

()

Non loin de Nazareth, au cœur d’un petit village arabe séparé en deux par un immense mur, pointe la tête d’un jeune homme arrivé en haut de ce gigantesque édifice. Méthodiquement, il entreprend de descendre à la corde les quinze mètres qui le séparent du sol. Soudain, une déflagration, le coup manque de le toucher et le voici qui dégringole à toute vitesse se brûlant les paumes le long de la corde.

Mais, une fois au sol, comme si de rien n’était, Omar s’essuie les mains et reprend sa marche.

Au cœur de cette séquence inaugurale Hany Abu-Assad pose les jalons de son long métrage. Ni film d’auteur, ni film commercial, pas plus film de genre que factum anti-israélien, Omar oscillera sans cesse entre sensationnalisme et subtilité, nervosité et réflexion. Présenté au Festival de Cannes 2013 dans le cadre de la section Un Certain Regard où il remporte le Prix du Jury, Omar est le premier film entièrement financé par des fonds privés palestiniens, écrit et réalisé par Hany Abu-Assad après Paradise Now.

Chaque jour Omar doit escalader ce mur pour rejoindre la maison de son amour secret, Nadia, et de ses amis d’enfance, le fier Tarek et le frêle Amjad, avec lesquels il forme un trio. Ces pieds nickelés ont créé leur propre cellule de résistance. Mais aucune grandeur politique ni aucun discours militant ne semblent vraiment les animer ; plus que le passage à l’acte d’une pensée idéologique, leur cellule transpire la fatigue des humiliations constantes par les soldats israéliens dont nous serons témoins avec Omar.

Son parti pris bien ancré à l’arrière, Omar enchaîne ses courses où chaque petite scène propulse une tension sourde, à l’image de cette corde à la fois tendue et lâche le long du mur. À un entraînement au tir du trio en pleine forêt succède brutalement l’assassinat d’un soldat israélien de nuit. La particularité de cette scène tient plus à ce qu’elle montre qu’à ce qu’elle dit. L’assassinat nous y est présenté comme quelque chose de banal, organisé et préparé certes, mais très loin de l’organisation militaire et du système politique de torture, d’arrestation ou de contrôle qu’il cherche à viser.

Quelque chose se joue dans cette scène qui n’est pas de l’ordre du terrorisme ou de l’assassinat politique. Hany Abu-Assad filme la scène comme s’il s’était agi d’une récréation, loin du coup monté et bien plus proche de l’acte improvisé et bancal.

Évidemment, le lendemain, une patrouille de soldats se précipite sur Omar et l’arrête lors d’une course-poursuite haletante dans d’étroites ruelles. Les prémices du film policier sont là où on ne les attend pas. À nouveau, loin d’être présentée par la mise en scène, de manière attendue, comme une séquence tragique, elle est ici filmée du point de vue d’Omar, chorégraphiée au cordeau, ne laissant pas de place au hasard. Redoutable efficacité de la géographie des ruelles qui nous emmènent d’un bout à l’autre de la ville avec une aisance déconcertante.

Toutefois la course se termine et Omar finit par se faire arrêter et emprisonner. Nous le retrouvons pendu à un croc de boucher, nu comme un ver… ou plutôt comme un morceau de barbaque sur un étal peu reluisant. Torturé, battu, humilié, il est piégé à la cantine par un camarade de cellule auquel il confie « Je n’avouerai jamais » sans se savoir enregistré. La folle course du film cette fois se ralentit et suit l’allure d’Omar : entre quatre murs, dans l’attente.

Rami, le gardien de prison israélien, lui fait entendre ses propres mots sur le magnéto. Selon la loi martiale c’est un aveu : s’il ne dénonce pas ses amis en les trahissant, il risque au moins 90 ans d’emprisonnement sans autre forme de procès ou de justice. Face à la perspective de ne jamais sortir, il accepte de passer un marché avec Rami. Il a un mois pour donner Tarek et ses complices ou bien il retourne croupir dans sa sombre cellule. L’occasion rêvée de revoir son amour, Nadia, jouer double-jeu en complotant une contre-attaque envers les soldats avec Tarek et Amjad.

Subitement le film prend la tournure d’un film d’espionnage et s’engage dans une nouvelle course. Au risque d’en dévoiler trop : le stratagème échoue et Omar se retrouve à nouveau en prison. Il doit y avoir un traître, pense hébété le jeune Omar déconfit. Montrant la brutalité du régime policier, le film fait bien ressentir ce qu’un corps endure lorsqu’il est soumis à l’arbitraire d’un système basé sur la violence. Le récit policier ne prend pas pour autant le pas sur ce qu’Omar subit et le poids des années passées emprisonné se lit sur son corps fatigué et mutilé.

Et c’est alors un Omar vieilli et usé que nous retrouvons, meurtri en son corps comme en son âme. Après toute une partie pesante entre les murs gris de la prison, Omar se retrouve à nouveau devant son mur. Celui qu’il escaladait quotidiennement au péril de sa vie, devenu familier aussi pour le spectateur. Mais cette fois-ci éreinté et brisé par la violence étatique, ses tentatives pour grimper le mur échouent à plusieurs reprises. Il s’effondre en sanglots au pied du mur.

Illusions perdues, désespoir au cœur, la deuxième moitié du film plonge dans une noirceur d’autant plus surprenante que le récit enchaîne coups de théâtre sur rebondissements. Entre film de genre et pamphlet politique, Omar a l’intelligence de ne jamais perdre de vue son sujet.

Plus que thriller ou film policier, Omar se concentre sur un sujet qui n’est pas le message politique, mais la dialectique du mur. Le mur à escalader n’est pas seulement celui qui sépare physiquement des hommes, voisins, amants, amis mais celui qui se dresse entre eux et en eux. Le mur que l’on dresse et qui sépare, scinde et brutalise une population. Confus et perplexe après la perte injuste d’un amour avorté et alors qu’on le considère comme un traître, Omar se trouve confronté à un bien douloureux trajet vers son ancienne vie de boulanger.

Sans dévoiler l’inéluctable issue du film dont il vaut mieux ne rien savoir pour en goûter toute l’ambiguïté et la puissance, Omar, au fond, ne peint rien d’autre que le portrait d’une génération sacrifiée par l’enlisement politique d’une occupation sans fin aux conséquences quotidiennes tragiques.

Entre apologie de la violence et représentation du quotidien de l’occupation, il est fort à parier que le film renverra les spectateurs dos-à-dos ou, plutôt, mettra véritablement les spectateurs dos au mur. Pas d’amour, d’amitié, de loyauté qui ne soit partagé par un mur ; point de corde suffisamment solide pour les relier.

Simon Pellegry

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>