Never Mind the Bullock

()

Gravity (A. Cuaron)

Comment expliquer toutes les étoiles que lui décerne la presse ? Paradoxe pour un film qui ne regarde jamais vers elles. Tout le monde cause espace, mais ce n’est pas un film sur l’espace, c’est un film sur la haine de l’espace (étendue, profondeur, infini, distance). Sandra le dit clairement : « I hate space ! » C’est un film sur le proche, la proximité, la nostalgie du chez soi. Mais la fidélité à la terre, quand elle n’est que nostalgie de la vie moyenne américaine, ne peut pas nous toucher, ne peut pas toucher.

On compare Gravity à 2001 : c’est l’inverse, pas seulement cinématographiquement, mais en terme de désir et de croyance, ce qui est la même chose finalement. 2001, c’est la volonté d’échapper à la terre, à la pesanteur, une volonté d’arrachement constitutive de la transcendance humaine. Bien entendu il y a un retour, mais dont la nature reste complexe ; en tous les cas, il ne se réduit pas à cette image grossière du retour au limon originaire, dont Dieu a tiré l’homme, mais pas la femme. Au désir de transcendance dans 2001 s’oppose ici le désir de la terre, de la mère, comme dans After Earth ou Avatar : la terre comme mère endeuillée de ses enfants. Le film a la structure inverse du film de Kubrick : on finit par la station debout, avec Sandra Bullock dans le rôle du grand singe, « féminisme » oblige, dominant un monde sauvage, désert. Mais sous le féminisme, on reconnaît l’image traditionnelle de la femme, l’association maman-maison : la femme s’agrippe, s’accroche, tandis que l’homme, lui, s’en va au loin, se détache, se libère.

La scène où Clooney se décramponne reprend une scène déchirante de Mission to Mars. Comme Tree of Life (autre histoire de mère en deuil) et 2001, Mission to Mars est un film sur l’ouverture à l’infini, le désir de l’autre (pas seulement humain). Sans ce désir, il n’y a pas de distance ni de proximité. Le seul moment dans Gravity où quelque chose de la distance est donné à sentir plus qu’à voir, c’est quand les corps s’éloignent de nous, nous échappent, s’en vont dans le lointain. La distance et la proximité sont métaphysiques et humains, et non pas géométriques, ou je sais quoi… La distance, c’est ce qui me sépare par le désir du désiré ; c’est tout simplement le désir, car sans le désir, jamais l’autre ne peut m’apparaître dans sa distance, comme distance. Gravity est un film sans désir, sans transcendance, sans humanité. L’un de ses axiomes, inconscient, c’est la fin de l’histoire, dans les deux sens du mot : comme récit et comme mouvement de l’humanité. Dans sa fameuse « Lettre de Hollywood » sur les films en relief, Chris Marker opposait justement à la 3D la quatrième dimension : l’histoire. Ai-je rêvé où Sandra Bullock répond vers la fin du film : « Never mind. The story doesn’t matter » ?

borges (avec Eyquem)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>