Ne change rien

()

Ne change rien

Pedro Costa ne fait pas de différence entre l’art et la vie. Ses films sont le fruit de rencontres et d’amitiés au long cours. De fait, ils sont très profondément liés à la personnalité des ami(e)s qu’il met en scène. Il les glisse dans le champ de sa petite caméra, les installe pour les façonner, les sculpter. Il fait d’eux les héros de leur propre vie, des icônes. Il fait de leur vie, de leurs histoires, un chant. De Vanda/Ventura à Jeanne Balibar, des bidonvilles à la scène de spectacle, c’est ce passage de la parole au chant que Costa opère. Ceux qui étaient attachés aux transformations sociales et politiques que les films précédents dévoilaient par petites touches seront probablement déçus, déconcertés. Ils verront peut-être Ne change rien comme une dérive mondaine, un film de potes du milieu, un génie esthétique mis au service d’une musique qui n’en vaut pas la peine. Dans One+One, Jean-Luc Godard filmait les Stones enregistrant un album, en articulant ces longues séquences avec d’autres plus politiques (sur les Black Panthers etc.). A l’inverse, la caméra de Costa n’a d’yeux que pour la douce Jeanne et son fidèles compagnon Rodolphe Burger. Passant sans transition du rock grincant et lancinant à l’opéra-bouffe le plus sautillant, la voix de Jeanne est polyvalente. Il n’empêche si on goûte peu le style, il sera très difficile, voire impossible de prendre pied dans ce film coulant paisiblement. C’est la faiblesse de la démarche d’un artiste qui met entièrement son talent au service d’un autre. D’autant plus que pendant les répétitions et les cours de chant, la fascination exercée par la découverte d’un processus de création en marche cède parfois la place à l’ennui et à la gêne, le sentiment de n’avoir pas forcément grand chose à faire là.

Toutefois, même en restant hermétique à la bande-son (comme je l’ai parfois été) on ne peut qu’être subjugué, envoûté par l’image dans laquelle passe tout le respect et l’admiration du cinéaste pour son sujet. Le noir et blanc de Pedro Costa, est très contrasté mais incroyablement pure, limpide. Il se joue de la rareté des sources de lumière pour modeler, reconstruire le visage racé de la jeune femme. L’ombre et la lumière se battent pour repasser sur les traits, les lignes et les courbures de son corps.

Plus superficiel qu’à son habitude (au sens où le film ne semble pas porté par le même sentiment d’urgence que par le passé), mais maître de ses outils comme jamais, le cinéaste portugais filme l’épanouissement d’une voix avec une grâce peu commune.

Raphaël Clairefond

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>