Quelques mots à propos de nos amis les esprits, les monstres et les spectres

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Je viens de commencer une série d’animation japonaise, Natsume Yuujinchou, autrement dit Le Carnet d’amis de Natsume.
Cette série a beaucoup à voir avec « le folklore » du Voyage de Chihiro. Il s’agit tout simplement d’une mise en images de créatures, d’un bestiaire issu d’un fonds légendaire, animiste ou shintô. Mais son récit n’adopte pas la structure de type Alice au pays des merveilles qu’on retrouve dans le Miyazaki, structure qui sépare très clairement le passage du monde des humains au monde des esprits.
La trame de Natsume Yuujinchou nous montre un héros hanté quotidiennement par les esprits, et ce, depuis son enfance. La seule rupture entre l’espace de vie « humain » du héros et son espace de vie avec les esprits, les yôkai, est de l’ordre de l’impossibilité de partage « d’une vision ».
Il est bien entendu d’abord le seul à pouvoir les voir. Il voit et fréquente ce qui déborde, ce qui se trouve aux frontières de la raison, et ce, dans le quotidien même, au risque de passer pour un fou (ou un mythomane), comme toutes les figures de voyants ou d’enfants peuplant des récits fantastiques contemporains.
Lorsqu’ils se trouvent hors de l’espace du genre fantastique, dans une représentation du monde dominée par les sciences et la « laïcité », le voyant et l’enfant qui voit des esprits ont une plus forte probabilité d’être réduits à l’état de personnages sous hallucination, ou mythomanes.

Le héros de Natsume Yuujinchou hérite « ce pouvoir », cette aptitude « extra-sensorielle » et « le carnet d’amis », de sa grand-mère.
Sa grand-mère chassait, courrait derrière les esprits depuis sa jeunesse, faute d’avoir des amis humains, vu que les « autres » la trouvaient effrayante et s’éloignaient d’elle. Elle capturait les noms des esprits, les inscrivait dans son carnet d’amis, pour les garder en sa compagnie ou les rappeler en cas de besoin (un peu comme des enfants capturent des pokémons).
Ici, un autre parallèle avec Le Voyage de Chihiro est possible. L’entrée de Chihiro dans l’espace de travail des esprits se fait aussi par la capture de son nom. La sorcière Yubaba capture plusieurs composantes de son nom, pour ne lui laisser qu’un signe, un idéogramme : 千 (Sen ou Chi), qui signifie « Mille ». Capturer le nom de Chihiro, et le transformer, c’est en faire moins qu’une employée. Elle devient une esclave, une personne qui dépend du nouveau maître de son nom, maître qui en remplaçant ses parents, les premières personnes à avoir nommé l’enfant « Chihiro », ordonne, organise la nouvelle vie sociale de « Sen » parmi les esprits.
Avant d’ordonner, de réduire l’autre à son pouvoir, il faut le renommer, ou se réapproprier son nom, surtout lorsque celui-ci et celui qui le porte nous sont d’abord étrangers.

 Évidemment, la question du nom ayant ici à voir avec l’esprit, elle dépasse cette idée de l’appropriation d’une valeur de travail, ou d’une puissance d’attaque de pokémons. On peut dire qu’en s’emparant du nom de Sen, en l’obligeant à travailler sous menace de mort (ç’aurait pu être la menace d’une mort sociale), Yubaba s’empare aussi de son être. Chihiro, devenue Sen afin de s’intégrer, est une clandestine dans le monde des esprits qui ne tolère habituellement pas les humains. Et cette thématique n’est même pas à interpréter. Dans le cadre de ce film d’animation elle apparaît littéralement.
À cette situation de départ s’ajoute la lecture narrative la plus visible : la peur de l’enfant éloigné de ses parents, exploité dans un monde du travail difficile et discriminant, qui se dépasse pour finir par échapper au carcan imposé par la sorcière Yubaba et récupérer son nom d’origine.
Bien entendu c’est Chihiro qui part demander du travail, mais elle y est obligée par la situation (l’objectif est de sauver ses parents transformés en cochons), et son recrutement se fait de manière très violente. Elle est brusquement arrachée à son enfance.
Ce qui dans les premières minutes du film nous semblait irrationnel devient trivial et nous renvoie directement à notre condition sociale. Les esprits sont des gens comme nous, bien qu’ils existent dans un monde inversé (ainsi va la loi du reflet, qu’il soit déformé ou pas).
Les esprits aussi ont des luttes sociales et idéologiques à mener, voir même des crises économiques à gérer.

Kaonashi, « le sans-visage » et sans-nom (son nom se contente de qualifier son apparence) du film de Miyazaki, provoque la panique dans le système économique parfaitement réglé de l’entreprise de la sorcière Yubaba. Les richesses illusoires qu’il distribue corrompent le système, tout en l’adoptant, en se déguisant dans l’ordre des moyens du système avant de le dérégler par le déni du réel qui l’anime. Seule Chihiro, en refusant d’accepter l’illusion qu’il provoque, en refusant la richesse pécuniaire sans raison et sans ancrage, fantôme, que lui propose le sans-visage, arrive à calmer sa folie destructrice, et à l’éloigner de l’entreprise de Yubaba sans le forcer, juste en jouant de la sympathie qu’il éprouve pour elle.

Le sans-visage, un esprit perdu, errant, sans attache, a réagi en interprétant de manière délirante un système commercial, et a fini par rompre sa logique. Le père de Chihiro, en arrivant dans le chantier abandonné du parc d’attraction qui sert de refuge aux esprits (qu’il ne rencontrera jamais), signale d’ailleurs que ce lieu se trouve sans doute dans cet état suite à l’explosion de la bulle spéculative. Sous l’économie réelle qu’aurait pu devenir le parc d’attraction abandonné, mort, vit l’économie des êtres invisibles, des dieux (kami) et des yôkai.
Heureusement pour la sorcière Yubaba, son commerce avec les esprits ne suivra pas la voie tracée par l’explosion de la bulle spéculative, et ce, grâce à l’intervention de Sen/Chihiro qui devient l’héroïne de l’entreprise, tout en la quittant. Après avoir sauvé une situation dont elle est un peu responsable (c’est elle qui fait rentrer le sans-visage dans l’établissement, et ce par pure bonté, afin de le mettre à l’abri d’une averse), l’héroïne peut repartir le cœur grandi.

Au premier abord les esprits, maléfiques ou non, sont des choses sans corps bien défini, à l’image du sans-visage, d’où leur parenté avec les monstres. Qu’il s’agisse d’êtres libres, vivants hors des corps, de persistances restant dans le visible et dans le monde, d’êtres morts, ou alors de choses concrètes rendues monstrueuses par la difficulté à les définir, dans notre psyché ces choses agissent de manières voisines. Dans le cadre du genre fantastique, la difficulté à les définir est souvent due à une importante présence de l’ombre, à la nuit, aux espaces mal éclairés, mal nommés, trop éloignés des lieux habités. Ils appartiennent à des espaces non maîtrisés par le travail de l’homme et la raison qui norme. Ces espaces mal maîtrisés agissent souvent violemment sur la conscience, qui en a naturellement peur, ou alors s’en émerveille avant de réagir de manière à les fuir, les adopter, ou les maîtriser au risque parfois de se perdre.

La grand-mère du héros de la série Natsume Yuujinchou s’empare de l’être des esprits en capturant leur nom, et en les obligeant à se lier à elle.
Ces esprits hanteront bien entendu son petit fils, qui hérite « du carnet d’amis » de sa grand-mère.
L’esprit n’est pas ici perçu comme un être négatif, mais plutôt comme une personne dont on ne comprend pas la valeur, une personne qui nous effraie par son étrangeté. L’acte de capturer son nom en plus de le lier à nous consiste à réduire son étrangeté, à le dompter. Lui rendre son nom (des esprits viennent voir le héros, le hanter, afin qu’il leur rende le nom que leur a pris sa grand-mère), c’est le ramener au monde indéfini, invisible pour le commun qui ne s’occupe que de ce qu’il sait déjà, et évite de voir ce qui se cache dans l’Ombre. Car toutes les formes que génère l’Ombre en question dans le « fantastique », pourraient être réduites à ce que l’on nomme le « Mystère » : horreur ou merveille, parfois l’un dans l’autre.

Cette question du nom et de l’esprit me renvoie à une intervention du cinéaste Theo Angelopoulos dans la série documentaire de Chris Marker, L’Héritage de la chouette. Le cinéaste grec y souligne le fait que beaucoup de personnes en Grèce donnent à leurs enfants des noms de Grecs anciens. Cet acte revient à garder le mythe de la Grèce antique vivant, à faire vivre son illusion dans le quotidien d’une Grèce totalement étrangère, socialement parlant, à ce qu’elle fut plusieurs millénaires auparavant. Ce qui persiste au-delà de sa mort, c’est ce qui est nommé, par le pouvoir de la langue. L’Esprit d’un monde perdu, fantasmé, transformé en chimère, survit dans la langue, du moins dans la mémoire inter-subjective qu’elle permet de créer. D’ailleurs pour retrouver sa liberté dans le monde indéfini (invisible), un des esprits de Natsume Yuujinchou menace le héros de lui couper la langue.
« Au-delà » de cette puissance du langage, les esprits apparaissent donc à certains hommes. Et sous le monde des mots, persistent des images indéfinies, voir invisibles pour la majorité. Des images transgenre : l’esprit change de forme, il peut devenir chat, dragon, rivière, jolie fille comme bon lui semble, ou selon les circonstances. Mais ces mondes de l’indéfini, de l’invisible qui sont le sujet de Natsume Yuujinchou, et du Voyage de Chihiro, ont des paradigmes qui tentent de les adopter, de les rendre familiers au commun. Dans les deux cas dont il est question ici ces paradigmes s’appellent d’abord l’animisme, le folklore légendaire japonais, le shintô, avant évidemment de rejoindre un fonds universel.
Dans nos mondes contemporains, cet univers est généralement lié à ce que l’on nomme le fantastique. Mais je soupçonne le fantastique d’enfermer ce que ces mondes produisent comme puissances imaginaires dans un carcan rassurant, un genre, une limite, une frontière mentale qui les neutralise.
Ces espaces, ces paradigmes, ces mondes où des choses d’abord indéfinies sont nommées afin de faire de leur peur un spectacle, donnent à la forme des créatures de l’ombre un aspect plus régulier… Le nom exorcise la peur du monde invisible. Et la chose, la créature nommée dans une psalmodie ou une formule magique, peut être domptée par la force du chant, par la force de l’Art. Mais l’art animiste, du shintô, à travers ses rites ne délie pas ces mondes du quotidien, là où l’art du genre fantastique en jouant, se jouant du monde des esprits par les moyens d’un langage, d’un médium visuel, ou littéraire, les éloigne de nos espaces réels, les domestique dans le cadre artistique. Les images de l’irrationnel sont ainsi enfermées dans le genre, dans les pages du livre ou dans l’écran. C’est alors qu’on qualifie le monde invisible de rêve, de monde onirique, d’espace qui aurait à voir avec le sommeil de la conscience, ou avec son évasion. Alors qu’au fond il s’agit peut-être juste d’un sommeil de l’égo et de la rationalité.
Ainsi pourrait-on croire que l’art d’une culture primitive « animiste » en vient à être enfermé dans l’art du spectacle. Le monde des esprits, de l’invisible, à notre époque constamment pourchassé par la rationalité, survit ainsi majoritairement dans la cage dorée offerte/imposée par les médiums artistiques, le spectacle de l’exposition, et la notion de « rêve » ou de cauchemar.
Sadako, le fantôme de Ring, image irrationnelle sortant de l’écran, n’est pas à interpréter autrement. Car la réelle peur du film de Nakata c’est que cette chose au visage caché, à l’identité mal définie par ses longs cheveux noirs, et à la démarche saccadée, puisse sortir de l’écran de télévision de notre salon, ou de notre ordinateur. C’est ainsi que la créature de l’ombre s’invite et menace à partir du lieu où elle est rationalisée, exploitée, réduite à l’état de spectacle.
Mais Sadako est un fantôme, un spectre classique dont on doit retrouver l’histoire, que l’on doit renommer pour pouvoir l’exorciser. Il faut retrouver l’humanité de ce qui nous semble ne pas, ne plus en faire partie, pour dépasser notre peur, ou du moins la rendre à l’invisible.

À travers le genre, le fantastique, nous nous permettons de n’avoir peur de ce qui sort du monde de l’invisible que dans le cadre de la fiction, de la petite lucarne ou de l’écran du cinéma, bien que la menace que ces esprits mal définis nous hantent au quotidien ne soit jamais écartée.
Mais dans le monde visible, le monde social, d’autres monstres ou esprits « maléfiques » bien plus présents sont nommés par le cadre de la petite lucarne : crise économique, Al Qaida, pirates somaliens, immigrés clandestins, SDF, fous, islamisme, hackers, Anonymous, Wikileaks, sectes, Fukushima, les sorcières, les communistes, la vache folle, Michael Jackson, etc. Ces choses mal définies, mal domptées par nos sociétés capitalistes, débordent, et semblent bien plus menaçantes, dangereuses pour notre équilibre de vie que les banques ou le Front national. Bien que leur puissance d’action, leurs dégâts réels, tout comme ceux des créatures du fantastique, ne soient majoritairement visibles à partir de nos espaces sociaux que dans le cadre de la petite lucarne.
Reste à savoir si, lorsqu’on se situe du côté de ce qui ne déborde pas trop, il faut agir/penser face à ces yôkai du réel, comme des trouillards, des marines, des chasseurs de pokémons, le héros de Natsume Yuujinchou, Chihiro ou comme la sorcière Yubaba.
Une chose semble sûre. Les esprits, les spectres, les monstres évoluent dans un monde imaginaire commun, qu’on a tendance à réduire dans le cadre du « fantastique » à la peur irrationnelle qu’ils y génèrent, ou alors à l’émerveillement. Tout cela dépend bien sûr de notre affinité avec la créature, chimère qui nous apparaît. Et parfois même, sans nous en rendre compte, nous sommes tout simplement l’une de ces apparitions, à l’image du personnage qu’interprète Bruce Willis dans Sixième Sens.

Mounir Allaoui

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