Nanook of the North

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Nanouk l’Esquimau est le plus beau des films. Il fallait un tragique qui fût à notre mesure, non du destin, mais de la dimension même du temps. Je sais que l’effort du cinéaste tend, depuis cinquante ans, à faire éclater les bornes de ce présent où il nous enferme d’emblée. Reste que sa destination première est de donner à l’instant ce poids que les autres arts lui refusent. Le pathétique de l’attente, partout ailleurs ressort grossier, nous jette mystérieusement au cœur de la compréhension même des choses. Car nul artifice, ici, n est possible pour dilater ou rétrécir la durée et tous les procédés que le cinéaste s’est cru trop souvent en devoir d’employer — celui par exemple du « montage parallèle » ont tôt fait de se retourner contre lui. Mais Nanouk nous fait grâce de ces tricheries. Je ne citerai que le passage où l’on voit l’esquimau blotti dans l’angle du cadre, à l’affût du troupeau de phoques endormi sur la plage. D’où vient la beauté de ce plan, sinon du fait que le point de vue que la caméra nous impose n’est ni celui des acteurs du drame, ni même d’un œil humain dont un élément à l’exclusion des autres eût accaparé l’attention ? Citez un romancier qui ait décrit l’attente sans, en quelque manière, exiger notre participation. Plus que le pathétique de l’action, c’est le mystère même du temps qui compose ici notre angoisse. […]

Nanouk construit sa maison, chasse, pèche, nourrit sa famille. Il importe que nous le suivions dans les vicissitudes de sa tâche dont nous apprenons lentement à découvrir la beauté. Beauté qui épuise la description et même le chant. Car, à l’inverse des héros épiques, c’est au cours de la lutte que notre homme est grand, non dans la victoire chose acquise. Quel art, jusqu’ici, sut peindre l’action abstraite à ce point de l’intention qui lui donne un sens ou du résultat qui la justifie ? J’ai pris à dessein pour exemple un documentaire, mais la plupart des films, les plus grands comme les pires, ne traitent-ils pas, en leurs meilleurs moments, de ce qui est en en train de se faire, non des velléités, du triomphe ou des regrets ? Charlot brocanteur, Buster cuisinier ou mécanicien, Zorro, Scarface, Kane, Marlowe, le séducteur ou la femme jalouse, autant d’artisans, habiles ou maladroits, que nous jugeons à l’ouvrage.

(«Vanité que la peinture», Maurice Schérer, Cahiers du cinéma, n°3, juin 1951, pp. 25 et 26.)

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