Mogwai

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FILM MYSTIQUE

Affiche de Burning
Il y a quelque chose de mystique dans la musique de Mogwai. Ne seraient-ce que les partitions séquentielles, les redondances harmoniques, les variations sérielles qui reviennent à l’instar d’une fugue électro, et ces crescendi qui résonnent comme l’ivresse d’une communion extatique. Oui l’architecture musicale des œuvres de Mogwai induit cette proximité culturelle qui n’est peut être que contingente, accidentelle. Mais lorsqu’une mise en scène insiste sur cette induction, lorsqu’elle centre sa focale et sa construction sur cette dimension communiante, on ne peut plus négliger cet aspect. Et ce sera au film de mettre en exergue la musique de Mogwai comme expérience mystique à part entière.

Mais qu’on ne se méprenne pas. Le mysticisme suscité ne relève pas de son contexte religieux. Il n’y a pas d’enjeu confessionnel, ici. Non, il s’agit plutôt d’une extase bataillienne, sans artifice ou médiation qui proviendrait d’un quelconque crédo ou d’une quelconque obédience. Une communion entre émetteur et récepteur, par le biais des vibrations invisibles, cette musique sans corps, sans matière autre que cette présence aérienne qui vient mettre sur un même plan, qui vient dévoiler l’homogénéité naturelle de ce qui est alors différencié, séparé. Une expérience mystique est toujours le recouvrement de l’unité en ce qui était abstrait jusque-là. Ici, ce sera la scène, ces musiciens qui par l’ingénierie qu’ils opèrent sur leurs instruments viendront à se confondre avec cette audience acquise et conditionnée par le flux musical.

Le montage se coule sur la tension de la musique. Il y a comme un assujettissement des images au rythme de la composition, ces premières gagnant une certaine hauteur par ce support, par le soutien que leur confèrent les notes éthérées et ces progressions qu’enchaîne l’orchestre. On nous la montre, d’ailleurs, cette progression, on nous montre comme ça « monte », comment la transe se dilate pour éclater, finalement, d’un côté ou de l’autre de la scène. Allers-retours stroboscopiques comme autant de plans de coupe, comme autant de communion entre le groupe et l’audience, entre la musique et sa réception, entre les deux moments, solennels, qui se déroulent, synchroniquement, d’un côté comme de l’autre de l’estrade. Illustration frappante : ce premier titre, après le générique du film, I’m Jim Morrisson And I’m Dead rejoint dans cette intensité mystifiante la vibration progressive de Scotland’s Shame, autre moment d’un même déploiement, celui d’une tension qui s’accorde avec un détachement, un ravissement. Le montage suggère donc le renvoi de l’un à l’autre, comme un seul et même instant, comme une temporalité religieuse que suggérerait la transe, les yeux fermés, le déhanchement ou les hochements de tête. Il y a un sacré sécularisé à l’œuvre derrière ces instants de communion…

En ceci, Burning se distingue d’un clip ou d’une vidéo musicale. Il n’en a pas la prétention et encore moins la forme. Il est un film mystique. Il est une expérience ouverte où s’éprouve cette capacité d’abstraction que possède en propre la musique de Mogwai et tente de traduire cette même qualité en termes filmiques. Il s’agit de prolonger la transe musicale à un autre niveau, à un niveau plus complexe puisque composé. Là viendront les images, viendra le rythme du film qui doit suivre le fil, le tempo imposé par l’intentionnalité musicale. Il ne devra y avoir une quelconque diachronie, un « couac » qui briserait l’unicité de l’expérience que propose le film. Il faudra que les images se tiennent au plus près, cultivent une intimité avec la musique.

Dans ce film, c’est la musique qui est une possession, un envoûtement, une sorte de sorcellerie qui subjuguerait la foule, qui charmerait une multitude. Et le film lui-même se doit d’appartenir à cette multitude, à ce divers que regroupe cette possession. Techniquement, le rythme filmique se colle, adhère à celui de la musique, comme nous l’avons vu, le montage s’abandonnant littéralement à cette privation de sens qu’induit l’ensorcellement, le ravissement. Cet enchainement d’images est une danse, un mouvement d’ensemble, comme des vagues humaines, comme une masse uniforme, ou tout au moins tente de le devenir, de s’hypostasier. Il y a derrière cette inféodation comme le juste fonctionnement d’une totalité organismique, la répartition de rôles, d’attributs et de fonctionnalités qui font la bonne marche, la synchronisation vitale de l’ensemble. Des coupes du montage le signifient ouvertement : ce renvoi constant est une circulation en même temps qu’un visu de chacune des parties, de chacun des organes qui dessine, dans leur globalisation, le mouvement total. Cette mystique des images se trouve non seulement dans la communion de deux instants, public et scénique, mais aussi dans cette ubiquité, cette omniprésence à laquelle aspire le montage. Une montée électrique, une saturation de guitare comme progression harmonique et ce sont les visages de l’audience qui se renferme dans une transe qui rend, qui traduit physiquement le flux réceptionné. Et au montage de rendre, de manière aussi authentique qu’épileptique, une transe étant toujours un moment de crise, cette respiration, cet échange entre ce qui est émis et ce qui est reçu, ingéré et traduit en une lecture des corps d’où transpire cette efficacité musicale. Une lecture des corps, des visages, comme autant d’inserts, de gros plans sur lequel repose le rythme des images…

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