Mauvais genres

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Avida et Aaltra avaient fait des deux grolandais, les derniers parangons français d’un style venu d’ailleurs : un humour noir flirtant avec l’absurde, fustigeant avec cynisme l’égoïsme, l’aigreur et la méchanceté des hommes. Les deux éclopés d’Aaltra, échappés de leur hosto, filant sur des routes désertiques, semblaient tout droit sortis d’une pièce de Beckett, personnages qui ne s’aiment pas mais tendus vers le même objectif. Puis, de l’écrivain irlandais, ils passèrent au peintre espagnol pour Avida. Autour de toute une galerie de personnages “freaks”, ils convoquèrent joyeusement et ouvertement l’héritage surréaliste de Dali et des autres lors d’un final rocambolesque en forme de tableau vivant.


En deux films cassants et épurés, Delépine et Kervern ont trouvé un style efficace, sans concessions comme on dit dans ces cas-là, qui puisait autant dans ces grandes références que dans la satire du beauf à la Coluche. Les plans fixes et les noirs et blancs crades attestant d’une volonté de se placer confortablement dans la tradition esthétique du film d’auteur pince-sans-rire, de Kaurismaki à Jarmusch. Rien de foncièrement révolutionnaire, donc, mais plutôt une petite série de greffes monstrueuses et réussies sur une comédie française toujours plus codée et policée. Rappelons en passant qu’ils ont rapidement été suivis dans l’esprit par un autre duo de comiques TV : Eric et Ramzy dans le formidable Steak de Quentin Dupieux.

Louise-Michel

Bref, avec Louise-Michel, Delépine et Kervern passent à la couleur. C’est déjà un signe qui ne trompe pas et qui n’a pas grand chose à voir avec le rouge de la révolution ou le noir de l’anarchisme. Comme si, avant même d’avoir commencé, leur démarche trahissait déjà une forme de renoncement à la radicalité, à la marge, pour s’attaquer à un plus large public. Par ailleurs, l’arrivée dans leur cinéma de Bouli Lanners (auréolé d’un joli petit succès pour un autre road-movie de loosers : Eldorado) et de Yolande Moreau qu’on ne présente plus (les Deschiens, Quand la mer monte…), semblait être un choix dans la continuité logique de leur travail, tant les personnages que ces deux acteurs iconoclastes ont interprété auparavant sont proches de l’univers des Grolandais. Seulement, avec ce nouveau tandem, le ton change, parfois imperceptiblement, mais nettement tout de même. On avait pu constater dans les deux films cités qu’ils ont réalisé (Eldorado, Quand la mer monte), que Lanners et Moreau parvenaient merveilleusement bien à rendre attachants des personnages de marginaux taiseux et pas forcément très finauds. Le spectateur ne pouvait qu’éprouver de l’empathie pour ces êtres sensibles qui tentaient de nouer une relation, amicale pour lui, amoureuse pour elle; fragiles dans les deux cas.

A propos d’Aaltra, Delépine et Kervern expliquaient : “Chacune des séquences nous tient en laisse et nous empêche de nous installer dans la compassion. C’est cette compassion même qui nous revient en pleine figure et l’on se sent étrange, un peu con avec notre bonté d’âme à la main, prête à l’emploi, tellement dégainée qu’elle sort toute seule.” C’est bien cette méfiance, cette mise à distance des bons sentiments qui se trouve compromise par le débarquement en fanfare de Lanners et Moreau. Les répliques qui leurs sont attribuées, les situations grotesques dans lesquelles ils se retrouvent suintent toujours la méchanceté et le politiquement incorrect qui caractérisent l’humour grolandais. Malheureusement, le spectateur ne peut s’empêcher d’éprouver de l’empathie pour leurs silhouettes rondes. Dès lors, le sentiment de compassion pour leurs personnages que refusaient Delépine et Kervern se trouve être réinjecté. Quand Lanners, tueur à gage de bas étage, délègue son sale boulot à des malades en phase terminale, la sympathie naturelle qu’il dégage vient buter contre l’arrivisme du personnage. Il en résulte une contradiction que le meilleur des philosophes marxistes ne saurait résoudre.

Mais la mécanique comique, bien rôdée, n’en n’a que faire et continue à tourner en vain, usant toujours aussi habilement du cadre et du hors-champ pour susciter le rire. Le décalage entre le premier et l’arrière-plan dans certaines scènes constitue la marque de fabrique des deux cinéastes. Le principe : un personnage inattentif ne voit pas se dérouler dans son dos un évènement improbable qui a pour seul témoin le spectateur. Dans Aaltra, Delépine et Kervern, endormis dans leurs fauteuils roulants sur une plage déserte, étaient abandonnés par le chauffeur d’une caravane que l’on voyait démarrer au loin, derrière eux. Dans Louise-Michel, c’est Yolande Moreau qui prend le volant d’un tracteur pendant que Bouli Lanners papote dans la cuisine du propriétaire. Ce dernier, au cours d’un dialogue caricaturant les discours ambiants sur le développement durable, explique comment fonctionne sa chambre d’hôte écolo-bobo. La description de ces deux scènes conçues de la même manière permet de prendre la mesure du chemin parcouru d’un film à l’autre : du gag absurde purement visuel, à la satire convenue qui surfe sur l’air du temps.

En quittant la ligne épurée du road-movie non-sense pour pénétrer dans le secteur porteur de la critique sociale, Delépine et Kervern ont pris le risque de n’avoir pas grand chose d’original à dire sur la lutte des classes et les délocalisations sauvages. Trop souvent, ils en rajoutent des tonnes sur les clichés les plus éculés du patron cynique au bord de sa piscine et des ouvriers analphabètes. En dépit de la citation conclusive, on voit mal comment Louise-Michel pourrait figurer “l’insurrection qui vient”, pour reprendre la critique du Monde (1). D’ailleurs, l’assassinat du grand patron ne leur apporte rien, à peine une courte jouissance, une danse ridicule sans remords. Et puis…le tiret du titre se transforme rapidement en une conjonction : Louise ET Michel. Le thème incongru de la transsexualité comme tentative d’adaptation au système économique capitaliste inciterait plutôt à prendre la figure tutélaire de Louise-Michel pour un simple McGuffin, un prétexte autorisant tous les délires possibles et imaginables sur le monde d’aujourd’hui..

Louise-Michel

En guise d’épilogue, Delépine et Kervern préfèrent conclure sur une naissance, une scène d’accouchement absolument surréaliste qui vient brouiller tout l’imaginaire collectif enveloppant cet instant décisif. Un bébé, comme un ultime trait d’union lumineux, comme pour nous convaincre que ces deux clowns grimaçants ne sont jamais aussi inspirés que lorsqu’ils n’essaient pas de séduire un public de gauche acquis à sa cause, en lui servant un discours prédigéré qu’il trouve déjà depuis des années sur la chaîne cryptée.

Raphaël Clairefond

(1) « Louise-Michel fustige la déliquescence sociale et l’obscénité capitaliste. Et nous prédit, si rien ne change, pour reprendre le titre d’un essai dont on parle, l’insurrection qui vient. » http://www.lemonde.fr/cinema/article/2008/12/23/louis-michel-la-solution-tuer-le-patron_1134439_3476.html

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