Masturbation : images d’un acte désert, le geste d’une artiste contemporaine

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« Il nous faut réfléchir à l’art de gagner de l’argent », dit-elle.
Elle était sur le siège arrière, sa place à lui, le fauteuil club, et il la regardait, il attendait.
« Les Grecs ont un mot pour ça. »
Il attendit.
« Chrimatistikos, dit-elle. Mais il faut donner un peu de souplesse au mot. L’adapter à la situation actuelle. Parce que l’argent a pris un virage. Toute fortune est devenue fortune en soi. Il n’y a plus d’autre sorte d’énorme fortune. L’argent a perdu son caractère narratif de même que la peinture l’a perdu jadis. L’argent se parle à lui-même. »

Don DeLillo, Cosmopolis, p. 75, éd. J’ai lu.

1. La recherche du temps perdu

ou du rôle de l’art conceptuel dans la croyance en la valeur primordiale du discours dans la spéculation marchande

a.
L’envie de revenir à une vidéo de Sam Taylor-Wood… On y voit juste un homme qui se masturbe dans le désert.
J’étais tenté d’en rester à une première impression qui m’avait fait dire que c’était « des conneries », « du foutage de gueule ». Mais pour des raisons idiotes, une envie de pavaner, je vais dans les lignes qui suivent en dire plus à son sujet.
Cependant, en en rajoutant plus, je joue peut-être le jeu du milieu de l’art contemporain. Du moins je participe à ce que l’on imagine être un habitus majoritaire de ce milieu.
Malgré tout j’ose croire que rajouter des mots là où il y en a trop n’est pas un problème en soi, surtout lorsque notre parole n’est pas assez importante pour participer au renforcement d’une cote déjà très bien établie. Je rajoute ici des mots qui n’auront que valeur d’opinion, vu qu’ils ne sont publiés ni par Art Press, ni par Beaux-Arts Magazine, ou je ne sais quel lieu d’exposition de la parole créant une valeur jouant sur la cote d’une œuvre.

Dépasser le ressenti, le plaisir immédiat, le plaisir évident face à l’objet, et surtout produire beaucoup de discours en dehors ou au dedans de l’œuvre, semblent être des objectifs importants dans le milieu de l’art contemporain, du moins dans ce qu’on imagine généralement de l’art contemporain, et apparemment Sam Taylor-Wood est une artiste reconnue.
Le sens serait devenu bien plus nécessaire que le beau, il serait même devenu la seule nécessité de l’art.
Le beau et le cortège de qualificatifs impressionnistes qui l’accompagnent devenant secondaires, la critique, elle, est primordiale. Elle n’est pas juste un accompagnement de l’œuvre, un éclairage sur l’œuvre. Le regardeur, critique, ne peut pas juste se faire son impression, l’œuvre le regarde très consciemment, et elle ne le regarde pas par ontologie, mais le regarde par les moyens d’une dialectique très active au-delà de l’objet, à travers une conscience systématique de son lieu d’exposition, de sa relation au regard. Comme si sa nécessité n’était pas interne, ou liée à sa forme, mais qu’elle existait plus dans un rapport à la nature de son contexte.
Est-ce la mort du mythe d’une intemporalité possible de l’œuvre, de son immédiateté ?
Beaucoup moins de choses se jouent dans l’immédiateté de la rencontre avec l’objet d’art (du moins lorsqu’il y a objet), même si cette immédiateté illusoire est souvent due à un manque de conscience de la relation constante de l’œuvre à son dehors, et ce quel que soit le cas de figure, qu’il s’agisse de cinéma, de peinture médiévale, ou d’un dessin animé du Club Dorothée. Ce rapport au dehors qui se travaille de manière inconsciente dans des œuvres qui ne jouent pas à l’auto-réflexion, à l’auto-critique (mais plus à la fascination, sidération que provoquent leurs formes), est donc souvent un enjeu d’une tendance majeure de l’art contemporain.

Mais la course au sens, au-delà de l’apparition de l’objet, à travers une certaine tendance du milieu de l’art contemporain, n’annule-t-elle pas la nécessité de l’œuvre elle-même?
Une connaissance du milieu de l’art expliquait, dans un discours sur son travail d’esthétique relationnelle, sa déception constante face à des œuvres finies, et sa plus grande passion pour les lettres, textes des créateurs à propos de leurs choix et conceptions de l’art. Il m’a alors semblé que cette connaissance transformait, à travers ses manifestes contre l’objet d’art, un manque de sensibilité en système esthétique. L’objet d’art devenant chez cette personne comme une madeleine servant juste de support à la construction d’une œuvre plus ample, et surtout, de nature différente.
La recherche devient l’œuvre, et l’œuvre, la madeleine source de cette recherche. La madeleine de Proust est juste une madeleine, comme un balai ready-made est juste un balai. Après sa première apparition dans l’histoire de l’art, le ready-made n’a quasiment plus besoin d’exister comme objet, mais juste comme objet-idée de départ d’un discours, d’une déconstruction de la perception de la notion d’œuvre d’art. Dans l’histoire de Proust, la renaissance de la puissance du souvenir est déclenchée par la rencontre avec la madeleine. Mais la madeleine n’est pas la source de cette puissance, la source c’est la mémoire et l’art de Proust ou du narrateur de la Recherche. La puissance n’est pas dans l’objet même en ce qui concerne le ready-made, elle est dans le discours critique qui prend appui sur le sens d’un acte ayant eu lieu dans l’histoire de l’art. L’absence-présence de l’œuvre à travers l’exemple du ready-made retravaille la notion, l’identité de ce qui fait œuvre dans l’histoire de l’art. Et ce questionnement, cette perception, cette perspective déplacent l’identité même de l’œuvre. […]

Mounir Allaoui

On peut lire la suite de cet article dans le numéro 2 de la revue Mondes du cinéma
(en vente sur le site scenario-film.fr)

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