Manila Vice

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Kinatay

Au fond, les cinéastes qui ne ménagent pas leurs spectateurs, qui se refusent d’entrer dans un rapport de séduction, ça ne court pas tellement les rues. Mendoza, je le crois, en fait partie. Il parcourt les ruelles encombrées de Manille comme personne. Pourtant, son histoire d’apprenti criminologue plongeant le temps d’une nuit (et peut-être pour le reste de sa vie) dans l’enfer de la mafia, n’a rien de particulièrement originale. Un tel sujet a été traité sous toutes les coutures par les cinéastes asiatiques et étasuniens, mais rarement avec une telle rugosité. Des plans de nuit, mobiles, tremblés, tout en nervosité. Des plans que ne renieraient peut-être pas un Grandrieux s’ils n’étaient aussi peu élégants. La démarche de Mendoza semble inspirée par un sentiment d’urgence, une nécessité vitale qui n’a a priori pas grand chose à voir avec une idée du beau, ou du laid. Il capte fébrilement et de la même manière le scènes de mariage comme les pires atrocités.

La force du film tient aussi à l’implacable construction binaire du scénario : mariage et insouciance le jour, le monde du crime la nuit. Deux faces d’une même pièce, deux communautés, avec leurs traditions et leurs codes, pour un seul pays et quasiment en temps réel. Il n’a pas son pareil pour nous faire toucher du doigt le malaise d’un individu évoluant dans un groupe auquel il n’appartient pas vraiment (l’enfant de Serbis, le personnage principal dans Kinatay). Les longs plans-séquence font de la caméra une tête chercheuse, une sonde pour fouiller au cœur de la nuit des hommes. Il déterre l’animal, la bête sauvage sous les conventions, il l’extirpe de ce monde social tourbillonnant et ce, sans aucune satisfaction apparente (ce qui le distingue fondamentalement d’un Haneke). La puissance terrassante de ses films vient de sa capacité à placer le spectateur en situation d’immersion dans une communauté qu’il prend pour objet, qu’il pénètre comme on plonge une tige de bois dans une fourmilière – oui, pour évoquer son style, il n’est d’autre béquille que la métaphore, forcément réductrice. L’angoisse et le malaise naissent de cette caméra rendue folle par la cruauté des actes perpétrés en sa présence. Disons en sa présence, car jamais elle ne saisit précisément cette violence. Dans la confusion, elle s’empare surtout des cris, des sons et d’images toujours lointaines, trop sombres. Pour la charcuterie en gros plans, il faudra repasser.

Cependant, le choc et l’émotion éprouvés ne viennent jamais d’une quelconque forme d’imposture documentaire. L’esthétique du film ne saurait être rapprochée d’une caméra amateur, pas plus que d’un reportage télévisé. L’exercice de style est déjà galvaudé, et c’est tout à son honneur d’avoir su l’éviter. Kinatay est également à des années-lumière de l’ampoulure graphique et de la complaisance qui préside à la réalisation de la plupart des thrillers contemporains (M. Mann, exemplairement). C’est autre chose. On l’aura compris, Mendoza est jeune mais la singularité de sa démarche est admirable. Ses films restent et ses personnages nous habitent. Une image, par exemple.

Son héros, jeune marié de 20 ans, déjà corrompu et impuissant, est entraîné dans un monde qui va trop vite pour lui. Trop vite pour se poser la question de la moralité de ses engagements. Dans le van de la mafia qui file sur l’autoroute, des éclairs de lumière rayent son jeune et impassible visage pendant qu’à l’arrière, une prostituée est battue. Sa déchéance crépusculaire envahit l’écran, la salle. Comme la corruption, elle imprègne tout, elle est partout. Impossible d’y échapper.

Raphaël Clairefond

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