Maître de l’image

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Il y a une discrète présence qui court tout le long du documentaire. Discrète mais omniprésente, celle des yeux mécaniques, des caméras professionnelles ou amatrices, des 16mm d’anonymes qui filment les festivités ou celles, plus établies et officielles, des organes médiatiques du régime. Tous ces regards filmiques restent braqués sur la seule réalité autorisée, sur l’unique instance d’un réel escamoté, celle du Parti et de ses membres dirigeants, perchés sur la tribune officielle, toujours pour être vus, toujours pour l’être davantage. De cette exposition naîtra alors l’image de Ceausescu, celle désirée et commandée, celle qui affine les lignes, change ce qui est montré, transforme ce qu’elle voudrait modifier du réel. Mais s’ouvre aussi une certaine candeur, une duperie qui se trahit elle-même, qui dévoile ce qu’elle tente de rendre opaque ou de travestir. Au démiurge qu’elle tente de construire par ses propres moyens, grâce à ses propres outils, l’image substitue un Ceausescu qui se révèle quelque fois très diminué, très pathétique, pétri dans nombre de défauts que l’image avait la charge de dissimuler. La laideur marquée et nerveuse du tyran et de son épouse, les visages fermés et disgracieux ; la maladresse empotée des corps ; les lacunes oratoires ; son manque objectif d’aisance dans les situations sociales, ces discussions mondaines qui ne trahissent aucune réelle émotion, ni rayon d’intelligence : ces mises en image deviennent alors ce qui desservent le mieux l’intentionnalité première qui les motive.

Ironie d’une image qui peut se trahir, donc, et avec laquelle joue Ujica. Le plaisir sarcastique de voir Ceausescu se promener dans les coulisses de l’image, dans son antre, son empire, un décor de western dans les studios Universal que parcourt un petit train consacré. À son bord, le véritable génie de l’image, celui qui en sera venu à bout, d’une manière ou d’une autre, avec force ou violence, mais jusqu’à l’épuisement, y compris à contre-effet. Trouver Nicolae Ceausescu, sorcier de l’image malgré lui, dans l’univers en carton-pâte des productions cinématographiques hollywoodiennes sonne comme quelque chose de positivement ironique et grinçant. Ujica nous expose son sens de l’humour en même temps qu’il replace Ceausescu dans son élément essentiel. Celui-là même qui le constituera tout le long de son règne. Celui-là qui l’amènera à sa perte.
Autobiographie de Nicolae Ceausescu (A. Ujica)

Le documentaire d’Ujica est le triomphe d’une image, son élan, son euphorie. Un triomphe borné par cette parenthèse qui signifie sa tragique faillite, sa vanité et son incongruité. Une parenthèse en forme de rabats miroitants, comme un écho difforme de ce qu’elle entoure. Comme la face sans fard d’une vaste comédie, d’une vaste folie, celle d’une image ayant dépassé toutes les possibilités, toutes les limites qu’elle s’était imposées. Se déploie donc à l’intérieur du film ce contraste marqué entre les teintes et les ambiances. Articulé avec un autre documentaire d’Ujica, celui réalisé en collaboration avec Harun Farocki, Videograms of a Revolution (1992) qui replace l’image dans sa fonction brute de témoignage, d’éclaircissement, de dissection, Autobiographie… usine davantage le régime imagier, l’affine artificiellement comme pour en démontrer la fausseté ou plutôt cette illusoire vérité qu’il colporte. Une complémentarité, un diptyque qui en fait alors deux œuvres intrinsèquement liées comme les deux faces insécables d’une seule et même pièce.

Il est à avouer, pour finir, l’ambivalence de la position du spectateur, de son attitude, son statut moral, observateur silencieux de ces films de propagande mais conscient de la marche historique dans laquelle ils sont inscrits. On connaît la fin du film, il ne doit pas y avoir de suspense. Peut-être cette anticipation prévient-elle la manière gênée que l’on aurait pu avoir à passer près de trois heures à suivre un tyran en son délire imagier ? Il est certain que ce flux d’images peut prêter à confusion, si on en absolutise le rythme et l’intentionnalité. Nous, les spectateurs contemporains, dédoublés du fait que nous avons aussi suivi ces événements dans leur prise directe, des charniers de Timisoara à un soir de décembre 1989, nous savons ce que dissimulent ces archives, ce que cachent tragiquement ces sinistres illustrations d’une tyrannie et quel en sera l’aboutissement. Ce qui peut effectivement gêner le spectateur est d’avoir affaire avec la résultante de ce que traîne le documentaire, chose qu’Ujica ne pouvait empêcher, voire qu’il ne pouvait que rechercher. Mais ce malaise se trouve borné, limité à l’inconfort de suivre Ceausescu dans les paysages de ces images qu’il commanda autant qu’il fut commandé par celles-ci, de réaliser un voyage temporaire, sursitaire, coincé entre deux instants de tragédie. Bien sûr, c’est en comptant également sur la persistance de ce que portent en leur sein ces images, ce qu’elles laissent en legs et les leçons qu’elles nous adressent, nous qui les avons devant les yeux. Ce qui demeure de modernité, d’écho dans l’arrière-plan de ces archives et qui nous regarde davantage que nous les regardons.

Il y a derrière cette construction imagière de la politique, derrière ces emphases grossières et transparentes du totalitarisme de la propagande, le nœud d’une modernité. Une résonance, une persistance. Bien évidemment, l’œil exercé et critique d’Ujica sait de quoi est composée notre modernité politique. Il prend assurément la mesure du poids de l’image dans le jeu politique, particulièrement au sein des démocraties. Il sait que la crise des idées politiques au profit d’un pragmatisme circonstancié et rhétorique implique une inflation du poids de l’image. L’image et la communication qui en est son vecteur, deviennent l’enjeu crucial du procès politique. Autobiographie… s’offre comme une véritable mise en abîme, de manière certes hyperbolique, de notre contemporanéité politique, malgré les circonstances historiques, les motivations qui diffèrent. Mais cet agencement touche toutefois à quelque vérité. Que ce soit en voyant le film le long de son métrage ou en parcourant ce court compendium, le spectateur ou le lecteur sait à quoi s’en tenir, sait de quoi relève ce discours qui ne s’assume pas totalement, le propos qui n’apparaît pas et que nous réserve le documentaire : sous son rejet d’un certain régime des images en politique explose ce qui s’avère désormais comme le règne de l’image tel un étalon de notre présent politique.

Lorin Louis

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