Joël Pommerat, ou le théâtre de la cruauté en temps de crise : Ma Chambre froide

« Ma Chambre froide », par Joël Pommerat

Joël Pommerat présente en ce moment sa dernière création, Ma Chambre Froide, aux Ateliers Berthier de l’Odéon. Il fait depuis quelques années partie des valeurs sûres du théâtre contemporain (avec Mwouawad, Warlikowski, Castellucci, Ostermeier, Fisbach, Fabre, Marthaler…), de ceux qui sont invités chaque année dans les théâtres et les festivals du monde entier. Pour les néophytes, dites-vous que si Pommerat était cinéaste, il aurait son dernier film systématiquement à Cannes ou à Venise. La comparaison n’est pas hasardeuse, si nous pensons à lui par ici, c’est qu’il est un des metteurs en scène dont le style s’inspire et se rapproche le plus du cinéma contemporain. Les nombreux noirs entre chaque scène figurent autant de coupes de montage, l’usage de micros rompt avec une certaine tradition déclamatoire du jeu d’acteurs au théâtre et ses plateaux tournants extirpent le spectateur de son point de vue figé. Autant de partis pris qui ouvrent un horizon cinématographique au travail de Pommerat. Surtout, il partage avec Castelluccci ce goût de la vision pure et pratique l’art de la mise en scène en esthète pour qui le travail de la couleur, des lumières, du son sont aussi importants que la direction d’acteur.

« Pinocchio » par Joël Pommerat

Ses jeux de lumière, incroyablement travaillés, nous font passer avec une aisance déconcertante du rayon de soleil perçant à travers les feuillages d’un sous-bois, aux néons électriques et froids d’un rayon de supermarché. Il suffit qu’un raie de lumière troue le noir de la scène pour que s’installe immédiatement une atmosphère inquiétante et merveilleuse, quand bien même la situation exposée est en apparence banale. Pommerat manie efficacement l’étrangeté du quotidien et l’évidence du rêve. Son goût pour les créatures fantasmagoriques issues du cerveau malade de ses personnages évoque évidemment les explorations lynchiennes de l’inconscient et particulièrement celles de Twin Peaks, avec la lumière stroboscopique comme trait d’union. L’onirisme fait irruption dans la cruauté du réel et semble aller jusqu’à le contaminer, si bien qu’à la fin on ne sait plus très bien si le rêve est plus terrible que la réalité, ou l’inverse.

« Pinocchio » par Joël Pommerat

Après avoir réinventé les contes Pinocchio et Le Petit Chaperon rouge (son goût pour la fable et le fantasmagorique y ont fait merveille), Pommerat revient avec Ma Chambre froide à une création qui se déroule dans le présent de la crise économique. Il y tisse un récit limpide et cruel qui n’en finit plus d’assigner chacun à sa place dans la bonne vieille dialectique du maître et de l’esclave. Les rapports de domination et d’exploitation étaient déjà sa grande affaire dans Cercles/Fictions. Ici, à partir de ce schéma binaire (le patron vs les employés d’un supermarché) dont on craint la caricature, il déplie une intrigue complexe et implacable, dont l’ambition voisine, au cinéma, avec celle de Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval (La Question humaine) ou encore de Rabah Ameur-Zaïmèche (Dernier Maquis). Futé, Pommerat évite les lourdeurs du pamphlet social en retournant très vite la situation de départ : le méchant patron va mourir, il lègue tout aux employés qui deviennent actionnaires du supermarché et de deux autres affaires dans la région. En échange, il exige simplement d’eux qu’ils produisent une pièce de théâtre qui racontera sa vie.

« Cercles/Fictions » par Joël Pommerat

Sans rentrer dans le détail des péripéties, la morale de l’histoire s’avère être tout sauf émancipatrice et ça, ça ne plairait pas du tout à Jacques Rancière : les employés se déchirent et reproduisent les conflits exploitants-exploités alors même qu’ils sont devenus égaux et propriétaires, ils se révèlent incapables de gérer les affaires, de prendre des responsabilités, de même que la pièce de théâtre est un fiasco. Ils n’aspirent à rien d’autre qu’au boulot qu’ils ont toujours eu et, au moment de liquider les deux autres affaires, se considèrent victimes impuissantes d’une grande machine économique qui broient les hommes pour continuer à fonctionner. Une ultime prise de conscience humaniste les empêchera de licencier les employés de la dernière affaire, mais ce qu’ils se refusent à faire, d’autres s’y attelleront et le résultat sera le même. On sent Pommerat fasciné par ces hommes qui, ne cherchant que leur intérêt, ne trouvent que le mal et la violence. La forme circulaire et tournante de la scène (récurrente dans ses mises en scène) dit bien le cercle vicieux qui conduit insensiblement des bonnes intentions à la plus grande violence. La forme qui s’inspirait dans d’autres pièces du cabaret, évoque ici aussi bien une arène de gladiateurs modernes : tuer ou être tué.

« Ma Chambre froide », par Joël Pommerat

On pourrait accepter placidement ce constat pessimiste sur l’humanité.  Il y a en revanche de quoi être gêné par ce que Pommerat dit de l’art et de la pratique artistique. L’héroïne de la pièce (une des employées du supermarché) qui est la seule à vouloir faire le bien autour d’elle est aussi celle qui tentera, sans succès, de mettre en scène la pièce qu’ils doivent monter. D’après elle, l’art permettrait de faire voir aux autres ce qu’ils ne voient pas par eux-mêmes, et par-là de les rendre meilleurs. Elle est convaincue que les gens ne feraient pas ce qu’ils font s’ils avaient conscience du mal qu’ils provoquent. Outre l’évidente naïveté de sa pensée (la voix off nous le fait bien comprendre), on est frappé par la cruauté avec laquelle Pommerat traite ses tentatives de création théâtrale. Il est des montages qu’on peut difficilement pardonner. Car placer une scène après une autre, c’est, comme au cinéma, une question de montage, et donc, de morale. La première scène est une représentation d’un des rêves de l’héroïne comme il y en a plusieurs dans la pièce : des personnages déguisés en animaux en peluche, avec un dresseur de cirque au milieu. La suivante est la même scène, telle que l’héroïne tente maladroitement de la faire rejouer par ses camarades, en usant de déguisements grotesques et mités. La première est drôle et esthétiquement parfaite, la suivante est tout aussi drôle mais cette fois on rit de la reconstitution pathétique et ratée de la première. Le rapprochement des deux fonctionne comme une démonstration de force de l’auteur contre ses personnages. Pommerat avait-il vraiment besoin de sortir les muscles pour écraser un peu plus des protagonistes déjà bien accablés ? Sans doute pas. Nous mettrons ça sur le compte du péché de vanité, mais il nous reste bien peu de raisons d’espérer quand un artiste talentueux et célébré témoigne d’une aussi piètre croyance en les vertus de l’art qu’il pratique.

La seule conclusion à tirer de son récit n’est donc pas très enthousiasmante : chacun son rôle, chacun sa place. Les grenouilles n’ont aucun intérêt (ni l’envie) de se faire plus grosse que le boeuf.

Raphaël Clairefond

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