L’inconnu, la mort, l’amour

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Qu’est-ce, pour l’inconnu du lac, qu’être soi-même, par rapport aux autres et à ses propres yeux ? En quoi consiste l’identité de chacun ? Sur une petite plage abandonnée, coquillages et silures sont les témoins d’un théâtre sans draperies ni costumes… mais pas sans artifices.

Des hommes nus comme des dorades se draguent et se regardent, se plaisent et se baisent, se parlent et… s’aiment ? Là est un peu toute la question. Comment savoir qui est l’autre si je ne sais pas qui je suis ; est ce qu’aimer, c’est suivre aveuglément le danger au cœur du bois ? Face à ces questionnements, le film prend l’apparence d’une sorte de gigantesque huis clos en extérieur ; jamais nous ne sortirons de la plage et de son bois.

Les ellipses sont sans cesse marquées par un même plan dont ni l’échelle ni la valeur ne varient, laissant soin au spectateur d’observer les petits changements à l’intérieur du plan ; la fin d’une route à la bordure du bois où toutes les voitures viennent se ranger et qui n’est pas sans rappeler l’arrivée matinale de Ce Vieux Rêve qui bouge. À la fois running gag et véritable invitation faite au spectateur d’être attentif à la place des voitures et libre de spéculer qui conduit quoi ; ce plan, au départ répétitif, devient plus qu’un décor, il donne de la vie à l’espace du film.

Tout celui-ci est alors investi par les personnages comme un lieu de rencontre et de rendez-vous. Un endroit privilégié, à l’abri, sorte d’utopie solaire au cœur de l’été. Si cet espace nous est de prime abord étranger, la grande force du choix de Guiraudie de ne jamais le quitter permet de créer de la familiarité voire même de l’habitude pour le public.

Parce que le spectateur dans ce film est aussi bien un voyeur – de l’autre côté de la plage avec ses jumelles à la L. B. Jefferies dit Jeff – qu’un de ses baigneurs, heureux de retrouver tel personnage à tel endroit ; tel autre dans telle posture. Au fur et à mesure que le film avance, ces hommes tout nus et leur plage ensoleillée nous deviennent familiers sans pour autant que le film ne s’enlise dans une connivence mal à propos.

Brouillant plus les cartes que la piste au bout de laquelle les voitures se garent, Guiraudie s’amuse à emmener son récit dans une première direction avant de le faire basculer dans une autre pour finalement tout chambouler et tout renverser dans une fin aussi hilarante qu’angoissante. Ce (pas si brusque) changement de ton est au diapason de sa façon d’envisager l’image déclinée, mélangée selon différents régimes. D’un naturalisme délicat que révélait déjà Le Roi de l’évasion à une manière de filmer le sexe ne relevant d’aucun érotisme ou pornographie, on assiste brutalement à une violence de nature très graphique. Cet agrégat de matières disparates réunies dans un même film est probablement la grande inconnue dissimulée par le titre du film, l’image de soi, l’image des autres, autant d’inconnues dont voudrait s’affranchir la communauté de baigneurs à la sexualité libre.

Le sexe est ici un de ces éléments de décor devenus familiers au spectateur, parfois drôle, parfois sensuel, parfois dramatique. Mais comme tout l’espace est mis au service du film, ce décor n’en demeure pas pour autant indispensable à l’histoire d’amour fragile qui lie les personnages entre eux. Que vient chercher là Henri sinon ce qu’il y trouve… et ce qu’il y trouve, est-ce du plaisir ? Se faire du bien ? Après quoi court Franck ? Qu’est-ce qui fait nager Michel ? La représentation crue et sans détour des scènes de sexe se fait l’écho des préoccupations politiques de Guiraudie dont ses précédents films affichaient plus clairement la ligne.

Toutefois, L’Inconnu du lac raconte avant tout une histoire d’amour faite de rencontres ratées et d’espoirs déçus. Pourquoi ses personnages courent-ils après le plaisir sans retenue ? Pourquoi s’enfoncer dans le bois alors que la mort rode non loin ? Plutôt qu’un inconnu, c’est à toute une série d’inconnues que le film s’adresse. Au cours du film, le personnage de l’inspecteur demande à Franck comment ils peuvent continuer leur utopie alors que la mort vient de les marquer. Ce sceau ne les effraie-t-il pas ? Et l’amour dans tout ça, comment pourrait-il se construire ?

Une histoire d’amour ne se construit pas sans heurts ; L’Inconnu du lac prend des allures de conte un peu sombre pour le raconter mais abandonne assez rapidement ce programme pour plonger le film ailleurs à la manière du magnétique et terrifiant Michel. On ne saura d’ailleurs jamais vraiment trop qui est Michel ni ce qu’il veut exactement, le pourquoi du comment de ses pulsions. Ou plutôt lorsqu’on en apprendra quelque chose, on en saura déjà trop.

Il faudrait plutôt aller chercher la clé du film dans le personnage d’Henri, sage de la plage et oracle impuissant. Il le dit lui même « un silure de cinq mètres, ça serait déjà bien ».

 

Simon Pellegry

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